Dans le panthéon scintillant de la haute couture, peu de noms résonnent avec autant de force et de majesté que celui de Giorgio Armani. À plus de 80 ans, il demeure l’unique maître à bord d’un empire qu’il a bâti de ses propres mains, une forteresse de sobriété et d’élégance intemporelle dans un monde de tendances éphémères.

Giorgio Armani s'éteint à 91 ans : la mode perd son roi de l'élégance - RCA

L’homme qui a déconstruit la veste pour libérer les hommes et donné le pouvoir aux femmes est devenu une icône, un monument vivant. Pourtant, derrière la façade lisse de ses créations et le masque impassible du succès, se cache une histoire complexe, tissée de traumatismes, d’amour, de deuils et d’une solitude abyssale. Une histoire qui culmine aujourd’hui sur un paradoxe assourdissant : un empire colossal sans roi pour l’avenir.

Pour comprendre le besoin de contrôle absolu qui définit Armani, il faut remonter aux décombres de l’Italie de l’après-guerre. Né en 1934 à Piacenza, le jeune Giorgio a grandi dans un monde de privations et de peur. L’ombre de la guerre, le bruit des bombes et la faim ont laissé une empreinte indélébile sur son âme, forgeant en lui une discipline de fer et une obsession pour la perfection. Cette enfance modeste, loin des cercles glamour de Milan, a instillé en lui une conviction : pour survivre, il faut tout maîtriser. Cette quête de contrôle deviendra le moteur de sa vie et la clé de son succès, mais aussi les barreaux de sa prison dorée.

Rien ne le prédestinait à la mode. Fuyant les souvenirs sanglants de la guerre, il entreprend des études de médecine à Milan, une voie qu’il abandonne au bout de trois ans, incapable de supporter la vue du sang. Le destin le pousse alors vers une autre forme d’esthétique. Il trouve un emploi de décorateur de vitrines au grand magasin La Rinascente. C’est là, en agençant les tissus et en créant des univers silencieux derrière une vitre, qu’il découvre sa vocation. Il apprend l’art de la composition, le langage des matières, et développe un œil infaillible pour l’harmonie.

Giorgio Armani : le roi de la mode prisonnier de sa propre perfection

Sa véritable formation commence lorsqu’il est repéré par Nino Cerruti, qui l’engage comme styliste. Pendant des années, dans l’ombre du maître, Armani apprend les secrets du métier. Il touche les tissus les plus nobles, étudie les coupes et affine sa vision : une mode épurée, débarrassée de l’inutile, où le vêtement ne déguise pas mais révèle la personnalité. Il rêve d’une élégance confortable, d’une fluidité qui accompagne le mouvement plutôt que de l’entraver. C’est à cette époque que sa vie bascule. Il rencontre Sergio Galeotti.

Architecte de formation, charismatique, solaire et visionnaire, Galeotti est tout ce qu’Armani n’est pas. Il est l’audace face à la prudence, la lumière face à l’ombre. Il voit en Giorgio un génie qui s’ignore et le pousse à croire en son propre talent. Une alchimie puissante naît entre les deux hommes, un partenariat professionnel et une relation intime profonde qui deviendra le socle de l’empire à venir. En 1975, poussé par Galeotti qui vend sa voiture pour financer leur projet, Giorgio Armani fonde sa propre maison. Le pari est insensé. Le monde de la mode est saturé, dominé par des géants. Mais Armani a une arme secrète : sa vision révolutionnaire.

Il s’attaque au symbole même du pouvoir masculin : le costume. Il le déstructure, enlève les épaulettes rigides, assouplit la doublure, utilise des tissus fluides. La veste Armani n’est plus une armure, mais une seconde peau. Elle offre une liberté de mouvement inédite, une nonchalance chic qui séduit immédiatement. Le succès est fulgurant.

 

Mais c’est Hollywood qui le propulsera au rang de légende. En 1980, Richard Gere, dans American Gigolo, incarne l’homme Armani : séduisant, confiant, habillé d’une élégance décontractée qui devient instantanément la nouvelle norme mondiale. Les stars se l’arrachent, des Oscars aux plateaux de cinéma. Armani devient le couturier du pouvoir, celui qui sculpte l’image du succès.

Giorgio Armani, le roi de la mode italien, est décédé | L'Echo

Alors qu’il est au sommet de sa gloire, la tragédie frappe. En 1985, Sergio Galeotti, son pilier, son alter ego, son grand amour, meurt des suites du SIDA. Pour Armani, le monde s’effondre. Il perd non seulement son partenaire en affaires, mais aussi l’homme de sa vie. Le choc est d’une violence inouïe.

 

Beaucoup prédisent la fin de la maison Armani, pensant qu’il ne pourra pas continuer seul. C’est mal le connaître. Meurtri, dévasté, il se réfugie dans ce qu’il maîtrise le mieux : le travail. Il devient un bourreau de travail acharné, contrôlant chaque détail, de la conception d’un bouton à la stratégie financière de son groupe. Le contrôle qui était une philosophie devient une obsession, un rempart contre la douleur et le chaos.

Il se lance dans une expansion frénétique, diversifiant son empire : prêt-à-porter, parfums, accessoires, hôtels, restaurants, décoration intérieure. Armani devient une marque globale, un style de vie. Farouchement indépendant, il refuse toutes les offres de rachat des grands conglomérats du luxe comme LVMH ou Kering. Il veut rester le seul maître, le seul décisionnaire. Cette indépendance farouche est sa fierté, mais elle renforce son isolement. L’homme qui a construit un empire pour deux se retrouve à régner seul sur son royaume.

Aujourd’hui, Giorgio Armani est une institution. Mais l’empereur vieillit, et la question de sa succession devient de plus en plus pressante. Qui héritera de cet empire bâti sur une vision si personnelle ? Armani, fidèle à son culte du secret et du contrôle, reste silencieux. Il n’a jamais désigné de dauphin, n’a jamais préparé publiquement l’avenir.

 

Ce silence est perçu par certains comme l’ultime manifestation de son pouvoir, une manière de dire que l’empire, c’est lui, et qu’après lui, ce sera le déluge. Pour d’autres, c’est le reflet de sa plus grande peur : perdre le contrôle, même après la mort.

Sa vie privée est restée un jardin secret. Son homosexualité, un secret de polichinelle dans le milieu de la mode, n’a jamais été publiquement assumée. Après la mort de Galeotti, aucune autre relation n’a été connue. Il a sacrifié sa vie affective sur l’autel de son œuvre.

 

Le paradoxe de Giorgio Armani est là : ce créateur qui a offert la liberté et la confiance en soi à des millions de personnes à travers ses vêtements est lui-même resté prisonnier de son propre perfectionnisme, de sa solitude et de ses fantômes. Il a bâti une dynastie sans dynastie, un héritage sans héritier. Et alors que les lumières des podiums s’éteignent, l’empereur de la mode se retrouve seul, face au miroir de son incroyable destin, un destin de gloire, de douleur et de silence.