Il y a des histoires que l’on croit finies, des batailles que l’on pense avoir gagnées. Pour Ivana, cette victoire n’était qu’une amère illusion. Après avoir affronté le fantôme de Samuel, son mari et père de ses enfants, elle était revenue à la vie, mais la paix avait un goût de cendres. Le vieil homme, Papa Moussa, avait été clair : le démon était parti, mais il avait laissé une part de lui dans le sang de ses enfants. Une part d’obscurité qui allait grandir avec eux, comme une graine maudite.

Au début, tout semblait normal. Les jumeaux, Ken et Kelly, et leurs aînés, Junior et Nellie, reprirent leur vie d’enfants. Ivana s’efforçait de leur offrir une enfance ordinaire, de combler le vide laissé par l’absence soudaine de leur père. Mais elle seule savait que le vide était un abîme. Le parfum de « terre humide, de forêt détrempée par la pluie et de fleurs fanées » qui annonçait jadis la présence de Samuel, ne flottait plus dans la maison. À la place, une autre odeur s’était installée, plus subtile, celle de la solitude et d’une tension inexplicable.

Les premiers signes de l’héritage de Samuel apparurent peu après la disparition du fantôme. Junior, l’aîné, montrait une maturité et une distance anormales. Il ne jouait plus avec les autres enfants de son âge. Il préférait s’asseoir seul sous le grand manguier du jardin, fixant l’horizon avec un regard étrangement vide. Un jour, alors qu’Ivana l’observait, elle le vit murmurer à l’arbre. Les feuilles de celui-ci se mirent à frémir, comme sous l’effet d’un souffle invisible. Paniquée, Ivana se précipita vers lui, mais Junior lui lança un regard froid, presque étranger, et dit simplement : « Papa me dit que je suis son fils le plus fort. »

Ivana trembla de tout son corps. Elle se rappela des paroles de Papa Moussa. L’essence de Samuel vivait en eux. Elle avait beau chercher, elle ne retrouvait plus la chaleur, la vivacité d’antan dans les yeux de ses enfants. Ils étaient devenus des créatures de l’entre-deux, des âmes partagées entre la lumière de la vie et l’ombre de leur lignée maudite. La plus grande transformation se manifesta chez les jumeaux. Ken et Kelly, si joyeux autrefois, développèrent une capacité troublante à manipuler les objets par la pensée. Les jouets se déplaçaient seuls, les portes s’ouvraient sans que personne ne les touche. Ivana, impuissante, regardait ce spectacle terrifiant, se demandant si elle avait vraiment chassé le mal ou si elle l’avait simplement enfermé chez elle.

Les années passèrent, et les enfants grandirent, tout comme les pouvoirs qui sommeillaient en eux. Junior était devenu un adolescent taciturne, ses yeux reflétant une sagesse qui ne devrait pas appartenir à son âge. Il avait une influence étrange sur les animaux, les rendant dociles ou sauvages d’un simple regard. Nellie, elle, développa le don de la prémonition. Elle voyait des images fugaces de l’avenir, des tragédies ou des moments de bonheur à venir. Mais ces visions étaient souvent teintées de noirceur, comme si son âme était incapable de percevoir la joie sans une part de souffrance. Quant à Ken et Kelly, ils étaient inséparables. Leurs pouvoirs télékinétiques grandirent, et ils pouvaient désormais déplacer des objets lourds. Ils ne les utilisaient jamais pour de mauvaises intentions, mais Ivana ressentait un effroi constant en les observant. C’était un rappel permanent que quelque chose d’inhumain dormait en eux.

Ivana vivait dans la peur et l’isolement. Les voisins et les amis s’étaient éloignés, troublés par l’étrange atmosphère qui régnait autour de sa famille. Elle avait essayé d’en parler, mais comment raconter à quelqu’un que ses enfants étaient les héritiers d’un fantôme vengeur ? Elle chercha à nouveau Papa Moussa, mais le vieil homme était décédé. Elle se retrouva seule, désemparée, face à un fardeau qu’elle ne pouvait partager avec personne.

Un soir, alors qu’Ivana se reposait, elle fut réveillée par un cauchemar. Dans son rêve, elle se retrouvait au milieu de la forêt, et Samuel lui disait : « Le sang est plus fort que tout, Ivana. Tu m’as chassé, mais mon essence est là, dans le sang de mes enfants. Je n’ai jamais vraiment été un homme. Je suis une entité qui prend sa force dans les êtres vivants. Et mes enfants sont une partie de moi. » Ivana se réveilla en sueur, et elle entendit les rires de ses jumeaux dans la pièce voisine. Leurs rires n’étaient pas joyeux, ils étaient froids et métalliques.

La vie d’Ivana était devenue une lutte quotidienne pour préserver ce qui restait de l’humanité de ses enfants. Elle leur racontait des histoires sur leur père, sur l’homme qu’elle croyait qu’il était, un homme bon, courageux et aimant. Mais en elle, elle savait que ces histoires étaient des mensonges. Elle leur apprenait l’amour, la compassion et l’empathie, des émotions que leurs yeux semblaient incapables de saisir. La vie d’Ivana était une prière silencieuse, un espoir que l’amour maternel puisse, un jour, vaincre l’obscurité qui les habitait.

Le point culminant de leur lutte arriva un jour où Ivana tomba gravement malade. La fièvre la rongeait, et elle était trop faible pour se lever. Ses enfants, au lieu de s’inquiéter, restèrent étrangement calmes. Ils la regardaient sans émotion. C’est à ce moment-là qu’elle comprit la terrible vérité : le démon ne se nourrissait pas seulement de leur amour, mais aussi de leur vie. Et maintenant que son énergie s’affaiblissait, ses enfants s’éloignaient d’elle. Dans cet instant de lucidité, elle se dit que c’était la fin. Mais au lieu de la fin, ce fut un nouveau commencement.

Nellie, l’adolescente aux yeux tristes, s’approcha du lit de sa mère et posa sa main sur son front. Ivana sentit une vague de chaleur l’envahir. La fièvre disparut, et elle se sentit revivre. Nellie avait utilisé ses pouvoirs pour la soigner. C’était la première fois qu’un des enfants utilisait ses capacités pour le bien. Les jumeaux vinrent aussi, et Junior, le plus froid, sourit à sa mère. Ce sourire, ce simple geste, était une victoire pour Ivana. Le mal était toujours là, tapis dans l’ombre, mais il y avait une petite étincelle de lumière qui s’éveillait. Un espoir que le lien du sang ne soit pas une malédiction, mais une force qui leur permettrait de choisir leur propre chemin.

La lutte est loin d’être terminée. Mais Ivana n’est plus seule. La bataille n’est plus contre un démon extérieur, mais contre une part d’eux-mêmes. Une bataille pour leur humanité. Une bataille qu’Ivana, une mère courageuse, est prête à mener jusqu’au bout, car même dans les ténèbres les plus profondes, l’amour maternel peut faire naître la lumière. Elle a compris que son amour n’était pas seulement une émotion, mais une force, la seule force capable de contrecarrer les effets de cet héritage maudit. Et à travers cet amour, les enfants de Samuel pourraient bien trouver leur propre rédemption.