La guerre des 24 heures : Comment Pierre Lescure a été contraint à la retraite par une polémique foudroyante

Pierre Lescure arrive sur France 2 avec un tout nouveau programme sur le  cinéma | Télé 7 Jours

Dans le monde impitoyable du mercato audiovisuel, où les annonces se font avec tambours et trompettes, il y a des transferts qui marquent une saison. Et puis il y a des séismes. Celui qui a secoué le paysage médiatique français en l’espace de 24 heures n’est pas une simple transaction, mais le récit fulgurant d’une collision entre une icône, une ambition et la brutalité d’une époque. L’histoire de l’arrivée avortée de Pierre Lescure sur Sud Radio est bien plus qu’une anecdote : c’est le symptôme d’une société à vif, où la moindre nuance est balayée par des procès d’intention et où même les figures les plus respectées ne sont plus à l’abri des tempêtes.

Tout a commencé par une annonce qui avait tout pour plaire. Sud Radio, fière de son coup, officialisait l’arrivée d’un monument : Pierre Lescure. À près de 80 ans, l’ancien patron de Canal+, cofondateur de “Les Enfants du Rock” et chroniqueur culturel incontournable de “C à vous” depuis plus d’une décennie, s’apprêtait à relever un nouveau défi. Le projet était séduisant : une émission hebdomadaire, chaque samedi matin, où il serait entouré de jeunes journalistes pour créer un pont entre les générations, un espace de dialogue et de transmission. Sur le papier, la promesse était belle. Elle incarnait une volonté d’ouverture, le pari qu’une voix comme celle de Lescure, posée, cultivée et passionnée, pouvait trouver sa place et son public sur une antenne réputée pour sa ligne éditoriale plus clivante.

Pierre Lescure n’est pas n’importe qui. Il est une mémoire vivante de la culture populaire des quarante dernières années. Son visage est familier, sa parole est respectée. Sur le plateau de “C à vous”, il incarne une forme de sagesse tranquille, un repère dans le flot incessant de l’actualité. Il est l’homme du cinéma, de la musique, celui qui raconte des histoires avec une érudition jamais pédante. Son départ, même partiel, pour une autre antenne, était donc un événement. Mais personne, et certainement pas lui, n’aurait pu anticiper la violence de la déflagration qui allait suivre.

Moins de 24 heures après l’annonce, le château de cartes s’effondre. Un second communiqué, bref et cinglant, tombe : Pierre Lescure renonce. Le rêve d’un dialogue intergénérationnel se brise avant même d’avoir commencé. La raison invoquée est aussi directe que glaçante : le chroniqueur jette l’éponge face aux “réactions outrancières” qui ont suivi la nouvelle de son arrivée. Le mot est lâché. “Outrancières”. Il ne s’agit pas de simples critiques ou de désaccords, mais d’une vague de haine, d’un procès public qui a visiblement profondément heurté l’homme.

Pierre décrypte Lescure

Dans sa propre explication, Pierre Lescure se montre à la fois digne et las. “À 80 ans…”, commence-t-il, comme pour poser le décor d’une sagesse qui n’a plus le temps ni l’envie de se battre pour des guerres qui ne sont pas les siennes. Lui, l’homme de culture, refuse de s’engager dans une “polémique inutile”. Il dresse un constat amer du climat social et politique actuel, un pays si divisé que “les procès d’intention ne feraient qu’aggraver les fractures”. Cette phrase est la clé de tout. Lescure n’a pas été jugé sur le projet qu’il comptait porter, mais sur le simple fait d’associer son nom à une antenne. On lui a fait un procès en sorcellerie, l’accusant par avance de trahir son camp, de légitimer une ligne éditoriale, de “changer abruptement de profil”, comme il le dit lui-même.

Cette retraite forcée est le miroir d’une France où le dialogue est devenu impossible, où les étiquettes précèdent la pensée et où le moindre pas de côté est interprété comme une trahison. En voulant simplement parler de culture sur une autre radio, Pierre Lescure s’est retrouvé malgré lui au cœur d’une bataille idéologique qui le dépasse et, surtout, qui ne l’intéresse pas. Son geste de retrait n’est pas un acte de faiblesse, mais un acte de lucidité. C’est le refus d’un homme qui a passé sa vie à construire des ponts de se laisser instrumentaliser pour creuser des tranchées. C’est la prise de conscience qu’à son âge, son énergie est plus précieuse à partager sa passion qu’à se débattre dans la fange des polémiques stériles.

De son côté, Sud Radio a réagi avec une élégance forcée, exprimant ses regrets mais “comprenant et respectant” le choix de celui qui fut leur recrue star pendant une journée. Mais l’épisode laisse un goût amer. Il interroge sur la liberté des journalistes et des personnalités publiques. Peut-on encore dialoguer avec ceux qui ne pensent pas comme nous sans être immédiatement accusé de complicité ? Peut-on encore croire en la possibilité d’un débat apaisé dans des espaces médiatiques différents ?

Pierre Lescure, lui, reste fidèle à “C à vous”, son port d’attache depuis 2014. Il y retrouvera la quiétude de son rôle de passeur culturel, loin du tumulte qui a failli l’emporter. Mais cette affaire laissera des traces. Elle a exposé la fragilité d’un monde médiatique sous haute tension, où la réputation d’une vie peut être mise en péril par une tempête de 24 heures sur les réseaux sociaux. Le mercato audiovisuel, souvent fait de surprises et de rebondissements, vient de nous offrir sa pièce la plus sombre : une tragédie moderne en deux actes, qui se conclut non pas par un transfert, mais par le constat d’une fracture irréconciliable. La guerre a été courte, mais ses leçons sont profondes et inquiétantes.