Nicole a 88 ans et, contrairement à ce que l’on pourrait croire, elle n’a jamais pris sa retraite. Depuis près de sept décennies, elle exerce le métier de prostituée. Et lorsqu’elle en parle, ce n’est ni avec honte ni avec amertume, mais avec une forme de sérénité désarmante. « C’est ma maison ici, c’est ma vie », dit-elle avec un sourire. Dans son petit studio, elle reçoit ses habitués, ses visiteurs de passage, des jeunes curieux comme des hommes plus âgés, parfois seulement venus discuter. Elle insiste : elle est heureuse ainsi.

Nicole, 88 ans et prostituée, les confidences d’une travailleuse du sexe

Pourtant, rien ne prédestinait Nicole à un tel parcours. Née dans une petite commune rurale de la Marne, à Imbauville, elle grandit dans une famille modeste, marquée par les difficultés de l’époque. Sa mère, fille-mère, lui transmet une certaine dureté de vie, mais aussi l’idée qu’il faut se battre pour s’en sortir. À quinze ans, Nicole devient elle-même maman. « J’ai fait ça pour mes enfants, je les ai pas abandonnés », confie-t-elle. Devenue mère adolescente, elle comprend vite qu’il lui faudra trouver des moyens de subsistance qui ne s’offrent pas aux femmes de son âge et de sa condition.

C’est ainsi qu’à 21 ans, elle se tourne vers la prostitution. Elle dit ne pas avoir choisi par plaisir, mais par nécessité. « Les gens me regardent et ne cherchent pas à comprendre. Mais c’était pour mes enfants », répète-t-elle avec une franchise touchante. Peu à peu, ce métier devient son quotidien, son refuge, et même, d’une certaine manière, sa maison.

Sa vie a pourtant été loin d’être simple. Elle raconte avoir travaillé à Toulouse, à Nanterre, à Prettier, partout où la demande existait. Elle a connu les excès, les nuits sans fin, les descentes de police, les séjours derrière les barreaux. « J’ai fait cinquante prisons, mais ce n’est pas grave. J’étais heureuse en prison », dit-elle presque avec amusement. Ses démêlés avec la justice provenaient souvent de sa solidarité avec d’autres femmes : en prêtant une chambre à des collègues, elle fut accusée de proxénétisme. Elle se défend encore aujourd’hui : « Moi, je n’étais pas maquée, je travaillais seule. »

Nicole a traversé les époques, les modes, les réformes. Elle a vu disparaître les maisons closes, elle a résisté aux pressions des proxénètes, elle a connu la peur et les violences. Mais jamais elle n’a quitté le trottoir. « Ici, je suis bien, je vois du monde », explique-t-elle. Elle ne supporte pas la solitude. Chez elle, elle s’ennuie. Dans sa chambre de travail, au contraire, elle se sent vivante. Elle accueille avec gentillesse, elle écoute, elle sourit. Et elle remarque, non sans fierté : « Plus je vieillis, plus j’ai du succès parce que je suis gentille. »

À 88 ans, certains clients s’étonnent. Ils lui lancent : « Tu es un peu âgée. » Elle répond du tac au tac : « Regarde-toi avant ! » La répartie est intacte, l’humour aussi. Pour elle, ce métier n’est pas qu’une transaction charnelle : c’est avant tout une relation humaine. Elle se décrit comme « la femme de ses habitués », une présence rassurante, constante. Beaucoup ne viennent même plus pour le sexe, mais pour parler, partager un café, tromper la solitude.

Sa vie est ponctuée de routines simples. Elle arrive à l’heure qu’elle veut – parfois à 7 heures du matin, parfois à midi. Quand les clients se font rares, elle lit, fait des mots croisés, ou s’assoupit. Si la lassitude s’installe, elle ferme la porte et rentre chez elle. L’argent qu’elle gagne sert désormais à de petits plaisirs : « à traîner », aller au casino, s’offrir une paire de lunettes. Elle vit sans excès, mais sans regrets.

À la maison, elle retrouve son chat Mimi, un compagnon adopté après avoir été abandonné. Elle s’y attache comme à un ami fidèle. Elle aime aussi la pêche, une passion qui traverse sa vie depuis toujours : pêche à la main, à la ligne, au lancer. Ces instants lui rappellent sa jeunesse, ses escapades à la campagne.

Nicole n’a jamais cessé de s’aimer. Devant ses vieilles photos, elle sourit : « J’étais très belle, très bien faite, avec une belle poitrine, un beau petit cul bien rond. » Aujourd’hui encore, elle ne se déplaît pas. « Je suis ratatinée, mais avec des vêtements, ça ne se voit pas. » Elle accepte son âge avec philosophie, consciente qu’elle s’en sort mieux que beaucoup de gens de sa génération.

Mais au fond, Nicole n’a jamais cessé d’être une battante. Ses enfants, ses combats contre les proxénètes, ses années de prison, ses errances dans les villes françaises, tout cela l’a forgée. Elle dit ne pas avoir de rancune envers la vie. Elle a aimé, elle a souffert, elle a ri, elle a survécu.

Quand on lui demande si elle a été heureuse, elle répond sans hésitation : « Oui, je suis toujours heureuse, même si c’est pas bon. » Elle croque dans une glace avec malice, rit de ses maladresses, et conclut : « Profitez de la vie. » Une philosophie simple, presque naïve, mais terriblement authentique.

Nicole, à 88 ans, incarne la complexité d’un métier souvent réduit à des clichés. Elle ne se décrit pas en victime, mais en femme libre, parfois cabossée, souvent jugée, mais toujours debout. Elle refuse l’amertume, s’accroche aux petites joies, aux rencontres, aux gestes de tendresse.

Elle aurait pu être chanteuse, dit-elle, en entonnant un air espagnol. Mais c’est une autre chanson qu’elle a choisie, celle d’une vie entière passée à aimer, à donner, à se donner. Et si cette mélodie dérange certains, elle continue de la chanter à sa manière, avec une sincérité désarmante.