La vie et la Mort Tragiques de Louis de Funès

40 ans de la mort de Louis de Funès : Pourquoi ses films font-ils encore  rire les jeunes générations - YouTube

Dans le panthéon du cinéma français, peu de noms évoquent une affection aussi immédiate et unanime que celui de Louis de Funès. Avec ses mimiques inimitables, son énergie explosive et son talent pour incarner le Français moyen dans toute sa splendeur râleuse et attachante, il a fait rire des générations entières. Ses films, de la saga des Gendarmes à La Grande Vadrouille, en passant par Les Aventures de Rabbi Jacob, sont devenus des classiques intemporels, des monuments de la culture populaire. Pourtant, derrière le masque de l’éternel comique, se cachait une existence marquée par des drames personnels, une ascension tardive et douloureuse, et une lutte constante contre la maladie. L’histoire de Louis de Funès est celle d’une résilience à toute épreuve, d’un homme qui a puisé dans ses propres fêlures pour construire un empire du rire.

Né le 31 juillet 1914 à Courbevoie, Louis Germain David de Funès de Galarza n’était pas destiné à une vie sous les projecteurs. Ses parents, Carlos et Léonore, étaient des aristocrates espagnols arrivés en France pour échapper à l’opposition de leurs familles à leur union. Mais le rêve français tourne vite au cauchemar. Son père, avocat de formation, ne parvient pas à s’adapter et accumule les dettes. Dans un geste désespéré et rocambolesque, il simule son propre suicide avant de s’enfuir au Venezuela. Il y mourra, bien des années plus tard, de la tuberculose, laissant derrière lui une famille dans le dénuement. C’est sa mère, Léonore, qui élèvera seule ses trois enfants. Femme au caractère bien trempé, dont les colères mémorables inspireront plus tard les fameux emportements de son fils à l’écran, elle lui transmet sans le savoir les premiers outils de son art.

L’enfance de Louis est modeste, voire pauvre. Mauvais élève, il trouve son premier refuge dans la musique. Il apprend le piano et, dès son adolescence, devient pianiste de bar. C’est dans l’ambiance enfumée des clubs parisiens des années 30 qu’il fait ses premières armes. Pour amuser la clientèle entre deux morceaux, il fait des grimaces, imite les clients, et découvre son potentiel comique. Le public rit, et pour la première fois, le jeune homme timide et complexé par sa petite taille trouve un moyen d’exister. C’est là, sur son tabouret de pianiste, qu’il commence à forger le personnage qui le rendra célèbre quarante ans plus tard.

La Seconde Guerre mondiale marque un tournant. Réformé pour sa faible constitution, il continue ses petits boulots, allant de cireur de chaussures à étalagiste, tout en suivant des cours de théâtre, notamment le prestigieux Cours Simon. C’est durant l’Occupation qu’il rencontre Jeanne Barthélemy, une jeune femme issue d’une famille d’artistes, qui deviendra sa seconde épouse en 1943. Jeanne sera bien plus qu’une femme ; elle sera son pilier, son agent, sa conseillère la plus avisée. C’est elle qui le poussera à ne jamais abandonner, qui négociera ses contrats avec une poigne de fer et qui gérera sa carrière d’une main de maître, le protégeant du monde extérieur.

Après la guerre, à 31 ans, il décroche enfin son premier petit rôle au cinéma dans La Tentation de Barbizon. C’est le début d’une traversée du désert qui durera près de vingt ans. Il enchaîne plus de 130 films, apparaissant quelques secondes ou quelques minutes à l’écran, souvent sans même être crédité au générique. Il est “l’homme qui passe derrière”, le voisin, le concierge, une silhouette anonyme. Ces années de vache maigre sont difficiles, mais elles sont aussi une formidable école. Il observe les plus grands, apprend le métier, affine son jeu et attend son heure avec une patience infinie.

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La reconnaissance arrive enfin au milieu des années 50. En 1956, son rôle de l’épicier Jambier dans La Traversée de Paris, face à Jean Gabin et Bourvil, marque les esprits. Sa performance est remarquée, et il obtient enfin des rôles plus conséquents. Le véritable déclic se produit sur les planches, avec la pièce Oscar en 1959, qui est un triomphe. Le public découvre un acteur à l’énergie comique phénoménale. Le cinéma suit enfin. En 1963, Pouic-Pouic le propulse en tête d’affiche, et l’année suivante, Le Gendarme de Saint-Tropez fait de lui une immense star. À 50 ans, après des décennies d’attente, Louis de Funès devient l’acteur comique numéro un en France.

Les années 60 et 70 sont une succession de triomphes. Le Corniaud, La Grande Vadrouille (qui restera pendant plus de 40 ans le plus grand succès du box-office français), Le Grand Restaurant, La Folie des grandeurs… Il devient une machine à succès, attirant des millions de spectateurs dans les salles. Mais cet homme qui fait rire la France entière est, dans la vie privée, un être discret, presque secret. Loin de l’agitation parisienne, il se réfugie dans son château de Clermont, près de Nantes, où il cultive avec passion son jardin et ses rosiers. Décrit comme un homme simple, économe à l’extrême et peu sociable en dehors des plateaux, il contraste radicalement avec ses personnages exubérants.

Cette carrière au sommet est brutalement interrompue en mars 1975. Surmené par des tournages incessants, il est victime d’un double infarctus. Les médecins sont formels : sa carrière est terminée. On lui interdit de faire le moindre effort. Pour cet hyperactif, c’est une condamnation. Il sombre dans la dépression, persuadé que sa vie est finie. C’est sans compter sur la détermination de son ami et réalisateur Claude Zidi, qui lui écrit un rôle sur mesure pour L’Aile ou la Cuisse. Avec des conditions de tournage aménagées et une assurance qui coûte une fortune, Louis de Funès revient sur les écrans. Son jeu a changé. Moins de cascades, moins de courses-poursuites, mais une comédie plus intériorisée, où la force de son regard et la précision de ses mimiques remplacent l’agitation physique.

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Le retour est un triomphe, mais sa santé reste fragile. Il continue de tourner, mais à un rythme plus lent. En 1980, la profession lui rend enfin hommage en lui décernant un César d’honneur pour l’ensemble de sa carrière. Sur scène, l’homme qui a fait rire des millions de gens apparaît ému, presque fragile, remerciant le public avec une humilité touchante.

Malgré sa fatigue, il ne s’arrête jamais vraiment. Après le tournage du dernier opus des Gendarmes en 1982, il a encore des projets. Mais son cœur est épuisé. Le 27 janvier 1983, il est terrassé par une nouvelle crise cardiaque. Il s’éteint le lendemain, à l’âge de 68 ans. La nouvelle de sa mort plonge la France dans la tristesse. L’homme aux 150 millions de spectateurs a tiré sa révérence, laissant un vide immense. Il est inhumé dans la plus stricte intimité au cimetière du Cellier, face à ce château et à ce jardin qu’il aimait tant. Louis de Funès a prouvé que le rire pouvait être une affaire sérieuse, une planche de salut et une revanche sur un destin qui avait mal commencé. Son héritage, lui, est immortel.