Le 25 avril 1975 restera à jamais gravé dans la mémoire des Français comme l’un de ces jours où la musique a perdu une partie de son âme. Ce matin-là, au cœur du 16e arrondissement de Paris, le corps de Mike Brant est retrouvé au pied d’un immeuble. Il n’a que vingt-huit ans, et pourtant il est déjà une idole absolue. Son décès brutal, survenu alors qu’il venait tout juste de publier un nouvel album, choque tout un pays et laisse ses admirateurs dans un état de sidération. L’homme qui incarnait le romantisme et la passion, celui dont la voix puissante résonnait comme une promesse d’amour éternel, avait choisi de partir en silence, sans mot d’adieu. Derrière l’éclat des projecteurs se cachait une vérité douloureuse : Mike Brant n’était pas seulement une star adulée, il était aussi un être fragile, prisonnier d’un rôle qui ne lui correspondait plus.

Né en 1947 à Chypre, sous le nom de Moché Brant, dans une famille juive marquée par les séquelles de la Shoah, il grandit à Haïfa en Israël, entouré des silences lourds d’une mémoire familiale traumatisée. Dès son enfance, il ressent profondément le poids d’une douleur héritée, un fardeau invisible qui le suivra toute sa vie. Pourtant, c’est par la musique qu’il parvient à s’exprimer et à toucher les autres. Au début des années 70, presque par hasard, il débarque à Paris. Il ne parle pas encore français, mais sa voix suffit à conquérir les foules. En 1970, son titre Laisse-moi t’aimer explose sur les ondes et le propulse en quelques mois du statut d’inconnu à celui d’icône. Les salles de concert se remplissent, les jeunes hurlent son nom, les médias en font un symbole de séduction et de romantisme.

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Mais derrière ce conte de fées moderne, la réalité est bien plus sombre. Mike Brant ne contrôle presque rien de sa carrière : ses chansons lui sont imposées, son look est façonné par les producteurs, jusqu’à ses moindres gestes sur scène. Lui qui rêvait de liberté se retrouve enfermé dans un personnage calibré, produit de studio destiné à séduire les foules. Ce décalage entre son image publique et son être intime nourrit une solitude profonde. Dans les hôtels impersonnels, dans les loges froides, au fil des voyages incessants, Mike s’éteint peu à peu. Ses proches reçoivent des lettres où il confie sa fatigue, ses angoisses, ses cauchemars récurrents. Il dit souvent chanter pour survivre, non pas pour vivre.

En 1974, un premier drame survient. À Genève, il tombe du cinquième étage d’un hôtel. Officiellement, on parle d’un accident. En réalité, il s’agissait déjà d’une tentative désespérée de mettre fin à ses jours. L’affaire est étouffée pour ne pas ternir l’image de l’idole. Mike, silencieux, reprend alors la route comme si de rien n’était, mais cet épisode marque un tournant. Dès lors, ses chansons deviennent plus sombres, plus intimes. Dans certaines interviews, il lâche des phrases inquiétantes : « Je suis fatigué d’être ce que je ne suis pas » ou encore « J’aimerais juste dormir longtemps ». Peu de gens savent comment réagir face à son mal-être, et beaucoup préfèrent détourner le regard.

En mars 1975, il enregistre son dernier album. Le titre phare, Dis-lui, sonne comme un adieu prémonitoire. Un mois plus tard, le 25 avril, alors que le disque vient de sortir, il est attendu en studio pour une émission télévisée. Il n’y viendra jamais. Dans la chambre qu’il occupe, on retrouve ses affaires éparpillées, une valise entrouverte et, surtout, ce silence irréversible. Son corps gît au pied de l’immeuble : il avait choisi de partir, cette fois sans retour. La France est sidérée. Les radios bouleversent leurs programmes pour diffuser ses chansons. Des milliers de fans pleurent devant l’immeuble, incapables d’y croire. Certains parlent de rumeur, d’autres murmurent qu’il n’allait pas bien. Mais personne n’avait imaginé que le chanteur le plus aimé du moment puisse s’éteindre ainsi, sans prévenir.

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Derrière l’icône, il y avait un homme brisé. Mike Brant avait consulté des psychiatres, suivi des traitements, mais sa détresse était plus ancienne, enracinée dans l’histoire familiale et dans ce sentiment d’étrangeté face à une vie qui ne lui ressemblait pas. Son frère Svy révéla plus tard qu’avant de mourir, Mike l’avait appelé, lui confiant : « Je crois que je ne suis pas fait pour cette vie. Je n’y arrive plus. » Dans ses affaires, on trouva aussi une lettre inachevée, avec ces quelques mots bouleversants : « Je vous aime, pardonnez-moi. »

Près d’un demi-siècle après sa disparition, la voix de Mike Brant continue de résonner. Chaque note de Laisse-moi t’aimer ou de ses ballades tragiques porte en elle la fragilité d’un homme qui cherchait sa place dans un monde trop bruyant. Son histoire dépasse celle d’une star disparue trop tôt : c’est une tragédie moderne, le récit d’un artiste devenu mythe malgré lui et qui, en devenant une légende, a perdu son propre visage. Elle nous interroge aussi : pourquoi la souffrance psychologique était-elle un tabou à cette époque ? Pourquoi fallait-il attendre que les artistes s’effondrent pour entendre leur silence ?

Mike Brant ne voulait pas être une légende. Il voulait aimer, être libre, respirer. La célébrité l’a propulsé trop haut, trop vite, sans lui laisser le temps de se retrouver. Mais dans sa courte vie, il a laissé un héritage rare : une sincérité brute, une sensibilité sans masque. Aujourd’hui encore, ses chansons vibrent comme un écho d’éternité, rappelant que derrière chaque idole se cache un être humain avec ses blessures invisibles.