À 78 Ans, Jean Ferrat nomme cinq personnes à qui il ne pardonnera jamais…

 

Ry d’où il est parti pour une Mesdames messieurs, Jeanferra n’a jamais été un chanteur comme les autres. Derrière ces textes puissants se cachait une fidélité sans faille à ses idéaux, mais aussi une mémoire blessée. À 78 ans, loin des projecteurs, il continuait de refuser certaines invitations, certains hommages, certains noms.

 Pas par orgueil, mais par cohérence. Celui qui avait perdu son père à Hchwitz n’a jamais accepté les silences coupables. Celui dont les chansons furent censurées n’a jamais oublié les portes closes. Et celui qui dénonçait les abus, même du camp qu’il soutenait, savait qu’on ne pardonne pas tout. Dans cette histoire, il n’y a ni vengeance ni théâtre, juste un homme droit, intransigeent qui a tracé sa route loin des compromis.

 Ce soir, nous revenons sur cinq figures ou institutions qu’il n’a jamais pu absoudre. Cinq tensions qui ont façonné sa vie et son œuvre. Cinq vérités que la mémoire collective a parfois préféré terre. Jean Ferra de son vrai nom Jean Tenenbaum né le 26 décembre 1930 à Vresson dans les hautes scènes au sein d’une famille modeste d’origine juive russe.

 Très tôt son existence est marquée par un drame fondateur. Son père Mnasha Tenenbaum est arrêté en 1942 et déporté à Hoschwitz où il meurt. Ce traumatisme entera toute sa vie et imprégnera profondément son œuvre. Après la guerre, Jean abandonne des études de chimie pour se consacrer à la musique.

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 Il débute modestement dans les cabarets de la rive gauche avant de connaître un succès fulgurant dans les années 1960 grâce à des chansons comme Laagne, Mafrance ou encore Nuit Brouillard. Un hommage bouleversant au déporté qui imposera son nom dans le paysage musical français. Loin de rechercher les feux de la rampe, Ferra refuse les paillettes et les compromis du showbsiness.

 Il vit retiré en Ardèche dans le petit village d’Antreg sur Valane où il trouve un équilibre entre la création artistique et la nature. Sa popularité ne cesse pourtant de croître. Sa voix grave, ses mélodies simples et poignantes, ses textes engagés rencontrent un écho puissant dans une France encore marquée par les luttes sociales et les séquelles de la guerre.

Ferra se distingue très vite par son engagement politique. Sans jamais adhérer officiellement au parti communiste français, il s’affirme comme un compagnon de route défendant les valeurs de justice sociale, de solidarité et de résistance aux oppressions. Mais son soutien n’est pas aveuble.

 En 1968, il prend ses distances en dénonçant l’intervention soviétique en Chécoslovaquie. Un geste râ à gauche à cette époque. Cette lucidité politique mêlée à une intégrité farouche lui vaut autant de respect que de critique. Il est souvent accusé d’être trop grave, trop sérieux, trop engagé. Peu importe, il continue d’écrire, de chanter, de défendre ses positions, quitte à s’aliénner certains soutiens médiatiques.

 Son rapport avec les médias est d’ailleurs tendu. Plusieurs de ces chansons sont censurées à la télévision, notamment Potemkin, jugé trop politisé par l’ORTF. Ferra refuse de faire le jeu des variétés et rejette les émissions qui cherchent à le réduire à un simple artiste populaire. Il veut être entendu, pas simplement applaudi.

 Cette posture rigoureuse lui donne une image austère auprès d’un certain public, mais elle renforce son aura auprès de ceux qui voient en lui une conscience morale. Dans sa vie privée, Jeanferra reste discret. Marié à la chanteuse Christine Sèvre jusqu’à sa mort en 1981, il ne se remarie jamais. Leur complicité artistique et personnelle marque profondément son œuvre.

 Après la disparition de Christine, il ralentit ses apparitions publiques et se replie davantage dans son village d’Ardèche. Il continue toutefois à publier des albums jusqu’au début des années 1990 avant de se retirer définitivement du monde de la musique. Ferra meurt le 13 mars 2010 à Obena.

 À sa demande, aucun hommage national ne lui est rendu. Ses obsèques ont lieu dans l’intimité dans son village où des centaines d’anonymes viennent lui dire adieu. Ce silence officiel a surpris. Beaucoup s’attendaient à une reconnaissance plus solennelle de la République. Mais peut-être était-ce une forme de cohérence.

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 Jeanferra jusqu’au bout aura choisi la fidélité à ses principes plutôt que la réconciliation avec ceux qu’il estimait avoir trahi la mémoire, l’histoire ou les idéaux. Tout au long de sa carrière, Jeanferra a construit une œuvre en équilibre instable entre engagement et poésie, entre douceur musicale et intransigence idéologique. Pourtant, derrière cette maîtrise apparente se cachait un homme profondément blessé par des trahisons successives.

Le premier choc public survient en 1970 lorsqu’il dévoile un air de liberté, une chanson dénonçant l’attitude de certains intellectuels français face à la guerre d’Algérie. Dans ce titre, Ferra fustige les beaux discours qui tentent de justifier l’indéfendable. Peu après la sortie, l’écrivain Jean Dormeçon, figure influente du monde littéraire et éditorial, prend publiquement la parole pour qualifier les paroles de diffamatoire.

Ferrard répond dans une interview célèbre qu’il ne s’agit pas de diffamation mais d’un cri du cœur. Cet échange marque le début d’une tension larvé entre deux visions du monde. L’une aristocratique, l’autre populaire, l’une faite de nuances diplomatiques, l’autre de colère nécessaire. Ce n’est pourtant pas le seul épisode où Ferra se sentira trahi.

 En 1965 déjà, il subit une censure partielle sur les ondes de l’ORTF. Sa chanson Potemkin qui évoque la révolte des marins russes contre les officiers de Sarist est interdite de diffusion. La justification sujet trop sensible climat international tendu. En réalité c’est l’expression même de la liberté artistique de Fera qui est visé.

Cette décision le frappe durement. Il confiera plus tard. On m’a empêché de chanter l’histoire parce qu’elle dérangea le présent. Ce sentiment de muselière imposé par l’État le poursuivra longtemps. Il voit dans ses gestes non pas de simples choix éditoriaux, mais une attaque contre ce qu’il défend depuis toujours, la mémoire des luttes.

 Autre fissure dans sa trajectoire, ses relations ambigues avec le parti communiste français. Pendant des années, Ferra se montre solidaire des grandes causes sociales portées par le PC. Il chante pour les ouvriers, les militants, les anonymes qui se battent pour plus de justice. Mais en 1968, lorsque les chars soviétique envahissent Prague pour mat le printemps tchécoslovaque, il est l’un des rares artistes à gauche à dénoncer l’intervention.

 Son titre, camarade, sonne comme une rupture. Il y exprime une déception douloureuse, un réveil lucide. Beaucoup dans le parti ne lui pardonnent pas. Certains l’accusent de faire le jeu de l’anticommunisme. Fera, lui, reste droit. Il ne renie pas son engagement mais refuse de taire ce qu’il juge inacceptable. Cette prise de position le met en porte à fau avec une partie de l’intelligence de gauche.

 Il devient l’homme à part, ni rallié ni traître. La presse n’épargne pas non plus Jeanferra. Si certains journalistes saluent son courage, d’autres le caricatures ringard figé dans une vision du monde dépassée. Il est qualifié de donneur de leçons, artiste militant hors du temps. Ses attaques souvent insidieuses, le blessent.

 Ferrain en parle peu mais dans plusieurs entretiens, il évoque l’arrogance de ceux qui n’ont jamais eu à se battre pour leurs idées. Il ressent un fossé grandissant entre les médias parisiens et la France populaire qu’il continue à chanter. Ce malaise se traduit par un retrait progressif. Il refuse de participer aux grandes émissions de variété.

 Il décline les plateaux où tout se résume au divertissement. Il veut préserver la dignité de son message. Enfin, il y a ceux qu’il considérait comme proche mais qui ont fini par lui tourner le dos au nom d’un conformisme idéologique. Des camarades de lutte, des écrivains, des intellectuels marxistes qui n’ont pas supporté qu’il critiquent l’Union Soviétique, qu’il parle de Stalinien, qu’il évoque les dérives autoritaires du socialisme réel.

 Ces silences pesants, ses invitations annulées, ses regards fuyants dans les couloirs des maisons de discours ou lors des soirées dommages fera les notes sans rien dire. Mais elle laisse une trace, une déchirure intime. Au fil du temps, ces tensions accumulées ne font qu’affirmer son choix de vivre à l’écart dans son village d’Ardèche.

 Là-bas, entouré de paysages qu’il aime, il compose, réfléchit, se souvient. Il n’oublie rien. Les visages, les paroles, les exclusions discrètes. Il ne cherche pas à se venger, mais il refuse le pardon facile. Il y a des blessures qui ne se referment pas avec le temps, aurait-il dit un jour à un ami proche. C’est cette fidélité à sa propre douleur, à ses convictions qui a façonné l’homme autant que l’artiste.

 Dans les années qui suivent ces ruptures silencieuses, Jeanferra continue de vivre en retrait mais sans jamais renoncer à son engagement. À entrègue sur Volan, son refugeard des choix, il reçoit des amis fidèles, écrit, compose et observe le monde avec une lucidité qui ne faiblit pas. Pourtant, certaines tensions loin de s’atténuer se cristallisent.

 En 1980, alors qu’il est encore l’un des artistes les plus estimés du public, une nouvelle polémique éclate autour d’une de ses déclarations sur les choix éditoriaux de la télévision. Il accuse ouvertement les responsables culturels de privilégier la médiocrité consensuelle au détriment des voies dissidentes. Sans jamais nommer précisément, il dénonce les décideurs qui effassent ce qui dérange et repeignent l’histoire pour mieux l’oublier.

 La presse s’en empare aussitôt. Des tribunes s’opposent. On l’accuse de se victimiser, de nourrir une guerre idéologique dépassée. Lui, reste calme mais ferme. Je ne chante pas pour passer à la télé. Je chante pour ceux qui n’y ont jamais voix au chapitre. Dans une interview accordée en 1988, à l’occasion de la sortie de l’album Dans la jungle ou dans le zoau, Ferrar refut sur la réception de ses chansons.

 Il évoque, sans amertume, mais avec précision, le refus persistant de certains médias de diffuser ses titres. Il y a ceux qui m’ignorent et ceux qui m’annulent. Dans les deux cas, il pense me faire taire. Il se trompe. Cette phrase aujourd’hui encore raisonne comme un rappel de sa résistance tranquille. Ce n’est pas la colère qu’il l’anime, mais une forme de fidélité inébranlable à ce qu’il croit juste.

L’un des moments les plus douloureux survient en 1990 lors d’une émission hommage à la chanson française sur une grande chaîne nationale. Jeanfera, pourtant pilier de la chanson engagée, est siamment oublié dans la sélection des artistes mis à l’honneur. Plusieurs personnalités du monde culturel s’en émeuvent, mais lui, comme à son habitude, ne proteste pas publiquement.

Il confie seulement à un proche l’oubli organisé est une forme de punition. Il sait que son refus de se plier au code du divertissement lui coûte sa place dans l’histoire officielle. Mais il n’en dévit pas pour autant. En 1996, lorsqu’un journaliste lui propose une interview centrée sur son passé militant, Ferra accepte à condition de ne pas édulcorer les conflits.

 Il revient alors sur ses rapports avec le Parti communiste français. Il y déplore le manque de remise en question, l’aveuglement devant les crimes du régime soviétique. Ces propos, bien que mesurés, suscitent à nouveau des réactions hostiles dans certains si militants. Il s’en doutait. Il conclut l’entretien avec une phrase que beaucoup considèrent aujourd’hui comme un testament moral.

J’ai trop aimé l’idée de justice pour accepter qu’on la salisse au nom de la cause. Ferra reste aussi très discret sur ses rapports personnels avec certains anciens camarades du monde artistique. Mais dans les carnets retrouvés après sa mort, quelques phrases griffonnées laissent entrevoir des blessures anciennes.

L’un m’a tourné le dos pour une récompense, l’autre pour une invitation, tous pour un silence. Ces mots ne visent personne nommément, mais traduisent l’amertume d’un homme fidèle à ses principes et déçu par ceux qui ont préféré le confort à la vérité. En public, toutefois, Fera conserve toujours la même dignité.

 Lors de sa dernière apparition télévisée en 2003 dans une émission consacrée à la chanson à texte, il répond avec simplicité lorsqu’on lui demande s’il a des regrets. Aucun, sauf peut-être d’avoir cru qu’on m’écouterait plus longtemps. Ce demi-sourire, à la fois résigné et combatif, résume toute sa trajectoire. Il n’a jamais cherché la gloire facile.

Il n’a jamais trahi sa parole. Et même si certains noms restent tu, leur souvenir vit dans chacune de ces chansons. Le 13 mars 2010, Jeanferra s’est impisi à l’hôpital d’Obena à l’âge de 79 ans. Aucun communiqué officiel ne précède l’annonce de sa mort. La nouvelle se répand par les médias locaux relayé discrètement par quelques radios nationales.

Àèg sur Volane, son village de cœur, les habitants apprennent la disparition de leurs voisins avec une tristesse profonde mais sans éclat. Il avait toujours vécu parmi eux comme un homme simple, sans jamais revendiquer de stat particulier. Ce jour-là, aucun ministre ne se déplace, aucun hommage solennel de la République ne lui est rendu.

 Un choix conforme à ses vœux, il ne voulait ni fanfare ni panthéonisation. Mais ce silence officiel interroge. Comment un artiste si influent, si aimé du peuple peut-il partir dans une telle retenue nationale ? Ces obsèques ont lieu deux jours plus tard dans le petit cimetière communal. Pas de grands cortège, pas de caméra, juste des visages humbles, des champs murmurés et un cercueil porté par des amis de toujours.

 Parmi eux, quelques figures culturelles, des proches, des habitants venus saluer une dernière fois celui qu’ils appelaient simplement Jean. Aucun discours officiel, aucun représentant de la classe politique ne prend la parole. fera part comme il a vécu, en marge des institutions fidèles à lui-même. Ce jour-là, la France semble divisé.

D’un côté, des milliers de messages afflus sur les forums, les réseaux sociaux, les tribunes de lecteurs. Des anonymes remercient l’artiste de leur avoir donné une voix. De l’autre, les grands journaux généralistes se contentent de brèves notices nécrologiques. Aucune chaîne ne bouleverse ses programmes.

 L’absence d’un hommage n la devient un sujet en soi. Certains intellectuels comme Régis Debray ou Michel Onf expriment leur incompréhension face à cette indifférence institutionnelle. On rend hommage au chanteur de variété mais pas à celui qui a chanté l’histoire dira l’un d’eux. Pourtant à Entreg, une émotion palpable se dégage.

 Le silence des montagnes accompagne la mise en terre. Quelques chansons s’élèvent doucement. Ma France, la montagne. C’est beau la vie. Une femme murmure en pleurant. C’est lui qui nous a donné du courage pendant les luttes. Une autre ajoute : “Il n’a jamais cédé, même quand ça lui coûtait.” Il n’y a pas de monument, pas de statue, mais chaque regard, chaque larme semble dire la même chose.

 Jeanferra ne sera jamais effacé de leur mémoire. Ce moment simple, bouleversant restera comme un adieu cohérent avec toute sa vie. Pas d’apparat, pas de récupération politique, pas de pardon non plus. Car jusqu’à la fin, il aura maintenu la distance avec ceux qu’il jugeait responsable de trahison profonde, journaliste, décideurs, camarades silencieux.

 Il est parti sans leur tendre la main, non par haine, mais par exigence de vérité. Jean Ferra repose désormais dans la terre ardéchoise qui l’attend chanter. entouré de silence, de verdure et d’un peuple qui ne l’a jamais trahi. Mais son héritage dépasse largement les frontières de son village. Il laisse derrière lui une œuvre monumentale porté par des textes puissants, une voix inimitable et une droiture rare.

Ces chansons continuent d’émouvoir, de déranger parfois, mais surtout de témoigner d’une époque où l’artiste avait encore un rôle de veilleur. Il n’aura jamais été décoré par les hautes sphères. Aucun ministère ne lui aura remis de médaill. Mais dans le cœur de ceux qui l’écoutent encore aujourd’hui, il demeure une figure d’intégrité, de résistance, de poésie engagée.

L’absence de pardon dans sa vie n’était pas une rancune, mais une ligne de conduite. Il n’a pas oublié ceux qui ont trahi la mémoire, censuré la parole ou nier la douleur. Peut-on reprocher à un n de ne pas vouloir effacer l’injustice ? Peut-on demander à un poète d’oublier ce que les autres ont préféré taire ? Chers téléspectateurs, en refermant cette histoire, une question demeure.

Faut-il tout pardonner pour entrer dans la mémoire collective ?