L’Arrogance Qui Coûte Cher

L’odeur, c’était la première chose. Elle pénétrait tout : les vêtements, les cheveux, et même, semblait-il, l’âme. Une odeur épaisse, persistante, de graisse de friture rance et d’épices bon marché, le parfum officiel du « Frit’Mania », un établissement où Hugo avait passé les deux derniers mois de sa vie, servant des ailes et des frites.

Hugo, 25 ans, arborait un sourire de façade, aussi collant que le plancher derrière le comptoir. Son véritable nom était connu seulement d’une poignée de personnes à Washington, et certainement pas de Monsieur Charles, le propriétaire apathique du Frit’Mania. Le poste de cuistot à temps partiel n’était qu’une façade, une couverture banale, mais essentielle pour une mission d’infiltration qui prenait racine dans les réseaux logistiques souterrains de la ville. C’était une mission délicate, et la pire des choses n’était pas la faim ou la fatigue, mais l’insidieuse suspicion qui flottait autour de lui.

Hugo était Noir, grand, avec une prestance qui ne cadrait pas avec son uniforme taché de sauce. Il avait choisi ce look – la barbe de trois jours, les yeux légèrement cernés par des nuits de surveillance et de travail de couverture – pour se fondre dans le décor. Mais, comme c’était souvent le cas, son apparence seule suffisait à alimenter la méfiance dans certains esprits étroits. Récemment, un appel anonyme avait été logé auprès des forces de l’ordre locales, dénonçant un employé « d’origine trouble » et « potentiellement illégal ».

Ce jour-là, l’ambiance était moite et lourde. La sonnette au-dessus de la porte tinta, annonçant l’arrivée non pas de clients affamés, mais de deux officiers de police en uniforme. Leurs gestes étaient secs, leur démarche, lourde de l’autorité qu’ils s’attribuaient.

L’officier en tête, un homme corpulent à la nuque rouge, dont l’écusson indiquait « Lieutenant Dubois », balaya la salle du regard. Son jeune acolyte, l’air suffisant et les mains gantées posées sur sa ceinture, portait le nom de « Lefevre ». Ils s’arrêtèrent devant le comptoir.

« Le gérant, tout de suite, » aboya Dubois, ignorant la file d’attente qui commençait à se former.

Monsieur Charles émergea de l’arrière-boutique, essuyant ses mains sur un tablier déjà répugnant.

« C’est moi, qu’est-ce qu’il y a ? » demanda-t-il, son ton reflétant un mélange d’ennui et d’agacement.

Dubois désigna Hugo d’un mouvement de tête condescendant.

« Cet homme-là. C’est votre employé, n’est-ce pas ? »

Charles haussa les épaules, un geste d’une indifférence consternante. « Je sais pas trop, j’en embauche et j’en vire tous les mois. Il est là depuis quoi, deux mois ? Je m’en souviens plus exactement. Pourquoi ? Il a volé une frite ? » Le propriétaire se moquait ouvertement, mais son détachement ne faisait qu’empirer la situation.

Dubois se raidit. « Vous ne savez pas qui travaille pour vous ? C’est irresponsable ! » Il laissa échapper une expiration bruyante, puis reporta toute son attention, et toute sa frustration, sur Hugo.

Hugo, qui remplissait mécaniquement une barquette de poulet, leva les yeux. Il avait anticipé ce moment.

« Bonjour, messieurs, » dit Hugo, sa voix étonnamment douce, presque mielleuse, contrastant avec son regard d’acier. « Je suis Hugo. Et oui, je travaille ici. »

Lefevre, l’acolyte, fit un pas en avant, le sourire condescendant. « On le sait bien, le cafteur anonyme nous l’a confirmé. C’est de votre identité qu’on doute, mon gars. » L’utilisation du terme familier « mon gars » était une humiliation délibérée, une tentative de réduire Hugo à un rôle subalterne et suspect.

« Donnez-nous vos papiers. Tout de suite. Et tout ce qui peut prouver que vous êtes légalement dans ce pays, » ordonna Dubois, les bras croisés, le jugement déjà gravé sur son visage.

Hugo sourit, un sourire qui n’atteignait pas ses yeux. « Je vous assure, Lieutenant, je suis parfaitement en règle. Je n’ai aucune raison de vous montrer mes papiers pour une simple rumeur anonyme. Je suis là pour travailler, c’est tout. »

Le refus, prononcé avec un calme si insolent, fit monter le sang à la tête de Dubois. Il fit le tour du comptoir, sa corpulence faisant trembler le sol.

« On ne t’a pas demandé ton avis, » cracha Dubois. « Je te donne un ordre légal. On a des raisons de croire que tu pourrais être impliqué dans des activités illégales. Tes antécédents, ton manque de clarté… » Le mot ‘clarté’ était prononcé avec une emphase suffisante pour que tout le monde comprenne la référence à sa couleur de peau.

Les quelques clients et même Monsieur Charles s’étaient tus, regardant la scène avec une neutralité passive qui ressemblait à de la complicité. Personne n’intervenait, personne ne le défendait. L’isolement était total.

Dubois s’approcha, envahissant l’espace personnel d’Hugo, puis, dans un geste de provocation mesquine, il attrapa le bord de son col de chemise, le tirant brusquement vers lui.

« Je veux voir tout ce que tu caches ! Maintenant ! »

C’était la ligne rouge. L’agent infiltré en Hugo se réveilla, effaçant le caissier.

« Très bien, » dit Hugo, sa voix s’abaissant à un murmure dangereux. Il dégagea l’épaule de Dubois avec un mouvement subtil et incroyablement ferme. « Mais si vous voulez que je vous montre quelque chose, faisons-le loin des oreilles indiscrètes. »

Il fit un pas de côté, entraînant les deux officiers abasourdis vers le recoin sombre du couloir menant aux congélateurs, là où la lumière était faible et où le son de l’extracteur masquait les voix. Lefevre et Dubois, pris par l’habitude d’obéir à une autorité soudainement plus forte que la leur, le suivirent.

Arrivé dans l’ombre, Hugo cessa d’être le jeune homme nonchalant. Ses yeux se plissèrent, et un éclat rouge sombre, une fatigue mêlée à une rage froide, apparut dans son regard. Il releva légèrement son col et, avec une précision chirurgicale, tira sur une mince chaîne en argent qu’il portait cachée.

Au lieu d’une plaque d’identité, il y avait un anneau lourd et discret, gravé du sceau fédéral et d’un numéro d’enregistrement. C’était la bague de service des agents de terrain, souvent utilisée comme identification d’urgence sous couverture.

« Regardez bien, Lieutenant, » siffla Hugo, la voix aussi tranchante que de la glace. Il montra l’anneau brièvement, le laissant scintiller faiblement.

« Je suis l’Agent Spécial Hugo – nom de code actuel « Talon » – du Bureau Fédéral d’Investigation, section des crimes organisés et du trafic transfrontalier. Je travaille sur la logistique du Cartel de Varga, un réseau qui se sert de petites franchises comme celle-ci pour blanchir des sommes considérables. »

Il rangea l’anneau, le dissimulant à nouveau sous son col. Le jeune homme arrogant avait disparu, remplacé par une présence intimidante.

« Votre dénonciateur anonyme, » poursuivit Hugo, s’approchant encore plus près, « a involontairement mis ma couverture en péril. Si vous m’arrêtez, si vous me démasquez, ou si vous faites ne serait-ce que la moindre vague, vous sabotez une enquête fédérale de plusieurs mois, et je ferai en sorte que vous rendiez des comptes personnels au ministère de la Justice pour obstruction. »

Son regard s’ancra dans celui de Dubois. « Je suis en mission, Lieutenant. J’ai un rôle à jouer, et vous venez de me le rendre infiniment plus difficile. »

La transformation était si radicale, la révélation si inattendue, que Dubois et Lefevre restèrent figés, le choc paralysant leur arrogance. La couleur revint brutalement à leurs joues, puis se retira, laissant leurs visages livides. Le badge d’agent local paraissait soudain insignifiant.

« Agent… Agent Spécial, » bégaya Dubois, sa voix n’étant plus qu’un filet. Il redressa sa veste, son air suffisant remplacé par une panique totale. « Nous… nous sommes désolés. Nous ne savions pas. Nous pensions seulement… »

« Je sais ce que vous pensiez, » coupa Hugo, sans aucune pitié. « Maintenant, » dit-il en désignant la sortie du doigt, « foutez le camp. Retournez à vos patrouilles, oubliez que vous m’avez vu, oubliez ce restaurant. Et n’approchez plus jamais de ce périmètre sans mon autorisation expresse. »

Lefevre, l’acolyte, n’attendit même pas l’accord de Dubois. Il fit demi-tour et se dirigea vers la porte, le pas pressé. Dubois, humilié et terrifié à l’idée des répercussions, murmura un dernier « Toutes nos excuses, Agent. Bonne chance » avant de suivre son collègue à la hâte.

Hugo les regarda partir, puis revint au comptoir. Il se nettoya les mains, son cœur battant à un rythme lent et maîtrisé, et reporta son sourire usé. Il n’avait pas seulement réussi à se débarrasser de deux policiers arrogants ; il avait confirmé que l’étau se resserrait. Quelqu’un, dans l’ombre, voulait déjà l’éliminer de l’équation. La véritable tension ne faisait que commencer. Il reprit sa tâche, le bruit de la friture masquant les pensées glaciales de l’agent fédéral.