La vérité enfouie : Bruce Toussaint exhume le féminicide de sa cousine Nathalie, oublié par la France des années 80

Bruce Toussaint n’est plus seulement le présentateur familier qui décrypte l’actualité ; il est, le temps d’une enquête intime et politique, le gardien d’une mémoire douloureusement retrouvée. Avec son nouvel ouvrage, Dites-lui que je pense à elle, le journaliste de TF1 lève le voile sur un drame familial scellé par quarante ans de silence : l’assassinat brutal, en 1984, de sa cousine Nathalie, alors âgée de quatorze ans, par un homme de vingt-neuf ans.

Bruce Toussaint : sa cousine assassinée à 14 ans, ce “drame familial  longtemps resté sous silence” sur lequel il se confie enfin

Ce qui n’était que des « bribes » dans la légende familiale est devenu, sous la plume de Toussaint, un acte d’accusation puissant contre une époque qui a préféré le silence à la justice. Son livre n’est pas un simple récit de fait divers ; c’est une introspection poignante sur l’échec d’une société à nommer, comprendre et protéger les victimes de violences féminicides, un terme qui n’existait pas alors. Bruce Toussaint cherche à comprendre pourquoi, et comment, l’horreur absolue a pu être réduite au simple « crime passionnel ».

Le profil glaçant d’un meurtrier par rejet

L’histoire de Nathalie est celle d’une adolescente en Normandie qui croise la route d’Alfred, un homme de 29 ans, décrit par Toussaint comme « très cabossé », effrayé par les femmes, et qui reporte une affection malsaine sur cette « enfant ». Une relation faite de flirts incertains, qui prend une tournure prévisible et macabre dès que Nathalie exprime son rejet.

Alfred ne supporte pas d’être repoussé. C’est à cet instant précis que se met en place une mécanique d’emprise et de vengeance digne des pires scénarios contemporains. L’homme planifie son acte : il se procure un couteau de cuisine, une arme, et après un échec, parvient à attirer Nathalie dans une cour d’école près de Dieppe.

L’acte est d’une sauvagerie inouïe. Alfred crible l’adolescente de dix coups de couteau, la laissant dans une mare de sang, l’arme « enfoncée dans le dos jusqu’à la garde ». La violence de l’acte est le symbole de la rage d’un homme face à la volonté d’une jeune fille. Comme le dénonce Bruce Toussaint, Alfred a « pris la vie de [sa] cousine de 14 ans parce qu’elle ne s’était pas soumise à son désir ».

L’omerta des années 80 : Le crime sous silence

L’aspect le plus sidérant de cette affaire réside dans sa résonance quasi nulle au moment des faits. En 1984, un tel drame, d’une violence extrême et d’une préméditation évidente, n’a eu « aucun écho au-delà de la presse locale ». Le Parisien, à l’époque, lui accorde un simple « entrefilet ». L’événement, de même que le procès qui s’ensuivit en 1985, passe « sous les radars ».

Cette indifférence médiatique était le reflet d’une cécité sociétale face à la violence de genre. La justice et les médias ont eu recours à l’expression toute faite de « crime passionnel » ou de « dépit amoureux » pour qualifier l’assassinat. Toussaint dénonce avec force cette terminologie qui excusait l’inexcusable, transformant un acte de domination et de possession en une simple tragédie amoureuse. L’assassinat d’une enfant par un homme de vingt-neuf ans était ainsi délesté de sa gravité politique et sociétale.

Le poids de la honte : La famille brisée par l’oubli

Le silence s’est étendu bien au-delà des journaux. Bruce Toussaint révèle que sa propre famille a participé, bien involontairement, à cette chape de plomb. L’histoire est restée « enfouie très longtemps », discutée uniquement par « bribes » au gré de conversations avec sa grand-mère.

L’explication de cette omerta est terrible : c’était une époque où « l’on a honte du malheur », où l’on préférait se cacher et passer sous silence ce qui « nous a cassés ». Ce n’est que récemment, en se penchant réellement sur l’affaire il y a un an et demi, que Toussaint en a découvert l’ampleur réelle. Sa motivation profonde est là : comment et pourquoi la société et même la cellule familiale ont-elles « échoué à protéger cette enfant » ?

De plus, l’absence de plainte avant le drame est un autre point de bascule ignoré. Un soupçon de viol planait sur la relation. Toussaint rappelle qu’en 1984, on comptait seulement 3 000 plaintes pour viol dans tout le pays, contre 200 000 en 2023. La parole était verrouillée, et la victime était doublement silencieuse : d’abord par la violence, ensuite par le code social.

L’onde de choc MeToo : Une victime enfin nommée

L’enquête de Bruce Toussaint devient une puissante réflexion sur l’évolution de la perception des violences. Le mouvement MeToo a été un « point de bascule » fondamental, libérant la parole et permettant d’analyser les mécanismes de l’emprise et du féminicide.

Si l’affaire s’était produite aujourd’hui, le meurtre de Nathalie aurait fait les gros titres, et le portrait d’Alfred aurait été analysé à travers le prisme de la domination masculine. Surtout, Toussaint est convaincu qu’elle aurait été incitée à porter plainte, ce « coup de semonce » qui aurait pu potentiellement empêcher l’homme de devenir un tueur.

Le journaliste en profite pour dénoncer le réflexe culpabilisateur qui pèse encore sur les victimes : « On entend souvent […] : “Ah, mais pourquoi est-ce qu’elle n’a pas porté plainte ?” […] La victime fait ce qu’elle peut ! La victime, pour commencer, elle est victime, donc dans une situation de détresse… »

Aujourd’hui, Bruce Toussaint donne à sa cousine la reconnaissance qui lui a été volée il y a quarante ans. Son livre est un tombeau bouleversant pour Nathalie, mais aussi un appel vibrant à la vigilance. En nommant le féminicide pour ce qu’il est, il espère que les silences d’hier ne condamneront plus les victimes de demain. Son geste est une réparation, à la fois intime et publique, qui force la France entière à se souvenir de Nathalie.