Quelques heures avant que tout ne s’achève, alors que le temps semblait déjà suspendu, le mari de Biyuna a prononcé des mots qui résonnent encore aujourd’hui comme un avertissement ignoré. Ce n’était ni un adieu, ni une accusation, encore moins une mise en scène. C’était une vérité nue, grave, dérangeante. Une parole tardive, mais nécessaire, sur ce que la lumière des projecteurs cache souvent avec une cruauté silencieuse.

Car la mort de Biyuna n’est pas seulement la fin d’un parcours artistique exceptionnel. Elle interroge. Elle dérange. Elle oblige à regarder autrement ce que signifie être libre dans un monde qui célèbre l’intensité, mais tolère mal ceux qui refusent de se plier.

Née le 13 septembre 1952 à Belcourt, Biyuna s’impose très tôt comme une figure singulière, éclatante, indomptable. Sur les scènes d’Alger puis dans le cinéma, elle incarne une liberté de ton rare, une présence brute, sans compromis. Le public l’adule. Les médias la célèbrent. Mais derrière cette reconnaissance, une autre réalité s’installe, plus sourde, plus dangereuse : celle d’une artiste entourée, mais profondément seule.

Être applaudie ne signifie pas être protégée. Être admirée ne garantit pas d’être comprise. Ceux qui ont côtoyé Biyuna de près parlent d’une femme qui donnait tout, sans retenue, fidèle à une intensité qui était à la fois sa force et sa faille. À force d’être entière, elle est devenue vulnérable. À force de refuser les compromis, elle s’est heurtée à des murs invisibles faits de silences, de regards détournés, de portes qui se ferment sans bruit.

Les fissures n’ont jamais pris la forme de scandales ou d’éclats publics. Elles se sont manifestées autrement : des projets qui s’éloignent, des collaborations qui s’éteignent sans explication, une fatigue que le maquillage ne parvient plus à masquer. Dans ce milieu, Biyuna comprend une vérité cruelle : on pardonne difficilement à ceux qui refusent d’être façonnés.

Elle continue pourtant. Elle joue. Elle chante. Elle avance. Mais intérieurement, quelque chose s’effrite. Certains la disent “difficile”, “trop franche”, “trop intense”. Ceux qui la connaissent vraiment savent que cette dureté apparente est une armure. Une protection forgée par des années de déceptions, par cette sensation persistante d’être tolérée plutôt qu’accueillie.

Biyuna ne se plaint pas. Elle n’explique rien. Elle encaisse. Et c’est précisément ce silence qui inquiète son mari. Témoin discret de ses nuits sans sommeil, de ses moments de découragement, il comprend que ce qu’elle traverse dépasse largement la fatigue physique. Ce mal est plus profond. Plus ancien. Plus structurel.

Lorsque la santé de Biyuna commence à vaciller, rien n’est spectaculaire. Une lassitude chronique. Des douleurs diffuses. Une fatigue que l’on attribue au surmenage. Elle minimise, comme elle l’a toujours fait. Mais son mari voit les signes. Il sait que ce qui la détruit n’est pas seulement une maladie, mais l’accumulation de renoncements imposés, de vérités étouffées pour ne pas déranger.

Alors, à l’approche de la fin, il parle. Non pour provoquer. Non pour accuser. Mais pour avertir. Il comprend que se taire serait une trahison de plus. Son message est clair, même s’il dérange : Biyuna n’a pas seulement souffert d’un corps épuisé, elle a souffert d’avoir été trop forte dans un monde qui préfère ceux qui se taisent.

Cette parole agit comme un électrochoc silencieux. Biyuna écoute. Elle ne contredit pas. Elle ne dramatise pas. Elle accepte. Peut-être parce qu’au fond d’elle, elle sait que cet avertissement arrive trop tard pour changer son destin, mais pas trop tard pour lui donner un sens.

À partir de là, quelque chose change imperceptiblement. Elle parle moins, mais chaque mot pèse. Elle ne cherche plus à convaincre ni à séduire. Elle observe. Elle repense à son parcours non plus comme une suite de combats glorieux, mais comme une longue traversée faite de compromis qu’elle n’a jamais vraiment acceptés.

Elle comprend que sa plus grande fidélité a peut-être été mal placée : fidèle à l’art, au public, à une idée exigeante de la liberté, mais rarement fidèle à elle-même quand il aurait fallu se protéger. Cette lucidité est douloureuse, mais elle est aussi libératrice.

Biyuna commence alors à se retirer. Elle refuse certains projets, décline des invitations, accepte d’être moins visible. Non par résignation, mais par survie. Ce retrait surprend. Certains parlent de caprice. D’autres de fatigue passagère. Peu comprennent qu’il s’agit d’un acte de résistance intime.

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Ce choix a un prix. Les appels se font rares. Les messages aussi. Elle découvre que beaucoup de relations tenaient davantage à ce qu’elle donnait qu’à ce qu’elle était. Cette révélation est brutale, mais elle confirme ce que son mari pressentait : elle n’est pas oubliée parce qu’elle est faible, mais parce qu’elle a cessé de se rendre indispensable.

Dans cette dernière phase, Biyuna cesse de lutter contre la maladie comme elle a cessé de lutter contre le monde. Elle écoute son corps. Elle accepte que celui-ci parle là où elle s’est longtemps tue. Sa fragilité devient un langage. Une vérité enfin audible.

La mort, dès lors, n’est plus un tabou. Elle devient une réalité apprivoisée. Biyuna n’a plus besoin de prouver, ni de convaincre. Elle est là, pleinement, dans ce qu’il lui reste de temps. Et cela lui suffit.

Son histoire laisse derrière elle bien plus qu’un parcours artistique. Elle laisse une question essentielle, presque insupportable : combien de souffrances auraient pu être évitées si l’on avait appris plus tôt à écouter, à dire non, à reconnaître ses limites ?

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L’avertissement de son mari, prononcé trop tard, nous rappelle une chose fondamentale : derrière chaque figure publique se cache une vie intérieure fragile, souvent ignorée. Biyuna n’a jamais demandé qu’on la plaigne. Elle aurait simplement voulu qu’on l’écoute.

Et peut-être est-ce là son dernier message.