J’avais dix ans lorsqu’un officier allemand est entré dans la cuisine de ma maison, m’a désigné du doigt comme on choisit un fruit au marché et a déclarer à mon père que j’étais réquisitionné pour des services administratifs à la préfecture de Lyon. Ma mère a serré ma main si fort que j’ai senti mes os craquer.

 Mon père n’a pas pu me regarder dans les yeux. Nous savions tous que c’était un mensonge. Nous savions tous que je ne reviendrai pas la même. Et nous savions tous qu’il n’y avait pas le choix. C’était mars France était occupée depuis trois ans et le troisième Reich ne demandait la permission pour rien. Il prenait simplement.

 Je m’appelle Bernadette Martin, j’ai 80 ans et je vais raconter quelque chose qu’aucun livre d’histoire n’a eu le courage d’écrire clairement. Parce que lorsqu’on parle de la Seconde Guerre mondiale, on parle de bataille, d’invasion, de résistance héroïque. Mais on parle rarement de ce qui se passait dans les étages supérieurs des hôtels réquisitionnés, dans les chambres numérotées, dans les lits où des jeunes filles comme moi ont été transformées en combustible silencieux pour la machine de guerre allemande.

 Je n’ai pas été envoyé dans un camp de concentration. Je n’ai pas porté l’étoile jaune. Je ne suis pas morte dans une chambre à gaz. Mais j’ai été utilisée d’une manière qui pendant des décennies m’a fait souhaiter être morte à cette époque parce que survivre à ce qui s’est passé dans la chambre 13 de l’hôtel Grand étoile n’a pas été une libération.

 Ce fut une condamnation perpétuelle à l’intérieur de mon propre corps. Ils n’appelèrent pas cela un viol, ils appelent cela un service. Ils ne nous appelèrent pas victime, ils nous appelaient ressources. Et le commandant optan Klaus Richter, homme de ans, marié, père de trois enfants en Bavière, ne se voyait pas comme un monstre.

 Il se voyait comme quelqu’un exerçant un droit de conquête. Il choisissait les plus jeunes. Il disait que la peau fraîche calmait la pression de la guerre. Et moi, avec mon visage de paysane française, mes longs cheveux chatins, mon innocence visible dans les yeux, j’ai été choisi pour être à lui, exclusivement à lui, pendant 8 mois dans la chambre 13, tous les mardis et vendredi, ponctuellement à 21h, comme un rendez-vous médical, comme une routine bureaucratique, comme si mon corps était un formulaire tamponné.

Lorsque je dis cela maintenant, assise sur cette chaise devant une caméra, je sais que ma voix semble froide. Je sais que je parais distante, mais comprenez une chose. Après soix- ans à porter ce poids seul, après des décennies à faire semblant que cela ne s’était jamais produit, après avoir construit toute une vie sur des ruines que personne ne voulait voir, la seule façon de raconter cette histoire est avec la même froideur avec laquelle elle m’a été imposée.

Parce que si je laisse l’émotion entrer maintenant, je ne termine pas et cette histoire doit être racontée. Pas pour moi, pour les autres. Pour celles qui sont devenues folles, pour celles qui se sont suicidées, pour celles qui ont donné naissance à des enfants qu’elle n’avait jamais demandé d’avoir, pour celles qui sont rentrées chez elle et ont été traité de traîtresses, de collaboratrices, de put allemandes pour celles qui n’ont plus jamais réussi à sentir leur propre corps sans des goût.

Cet hôtel se trouvait rue de la République au cœur de Lyon, ville qui avant la guerre était connue pour la soie, la gastronomie. La beauté renaissance de ces bâtiments. Lorsque les Allemands ont occupé la zone libre en novembre 1942, ils ont transformé Lyon en centre stratégique d’opération. La Guestapo s’est installée à l’hôtel Terminus.

 La Vertmart a réquisitionné des dizaines de bâtiments et l’hôtel Grand étoile, édifice de cinq étages avec une façade art nouveau et de hautes fenêtres donnant sur le rô est devenu ce qu’ils appelaient un air Holungsheim maison de repos. mensonge. C’était un bordel militaire déguisé en service d’assistance. Des documents officiels allemands découverts des décennies plus tard dans les archives de Nuremberg confirment l’existence de centaines de ces maisons réparties dans toute l’Europe occupée.

Il les appelait soldaten bordel, bordels de soldats. Mais ce n’était pas des bordels ordinaires, c’était des structures organisées, hiérarchisées, médicalisées. [musique] Il y avait des dossiers médicaux, des horaires établis, des quotas quotidiens. Il y avait des règles, il y avait un contrôle absolu et il y avait nous les femmes, certaines recruté de force comme moi, d’autres amenaient des camps de prisonniers, d’autres encore échangaient contre de la nourriture pour la protection de leur famille, pour des

Elle n'avait que 18 ans » — Ce que le commandant allemand lui a exigé dans  la chambre 13… - YouTube

promesses vides de liberté future. Je ne savais rien de tout cela lorsque je suis entrée pour la première fois dans cet hôtel. Je savais seulement que ma vies’était terminée au moment où l’officier m’avait désigné. Dans le camion militaire qui m’y a emmené, il y avait cinq autres filles.

 Aucune d’entre nous n’a parlé. Le silence pesait comme du plomb. Il pleuvait. Je m’en souviens parce que l’eau frappait la bâche de toile et créait un rythme hypnotique, presque réconfortant, comme si le monde extérieur était encore normal. Mais lorsque le camion s’est arrêté, lorsque les portes se sont ouvertes et que j’ai vu ce bâtiment imposant avec des drapeaux nazis suspendu à l’entrée, avec des soldats armés sur les côtés, avec cette élégance factice d’un hôtel qui ne servait plus d’autres ordinaires, j’ai compris que j’entrais dans un type

différent de prison. Une prison où les barreaux étaient invisibles. Une prison où la torture ne laissait pas de marques externes. Une prison où l’on mourait petit à petit de l’intérieur tout en faisant semblant d’être vivante à l’extérieur. Les premiers jours, j’ai essayé de comprendre la logique de cet endroit.

 Il y avait une française, madame Colette, qui gérait tout. Elle n’était pas allemande, elle était collaboratrice, l’une des nôtres. Cela faisait plus mal que n’importe quelle violence directe. Savoir qu’une française organisait l’abus d’autres françaises. Elle nous a expliqué les règles d’une voix mécanique comme quelqu’un qui lit un manuel d’instruction.

 Hygiène rigoureuse, examens médicaux hebdomadaires, obéissance totale, pas de résistance, pas de pleurs excessifs, pas de marque visibles. Les officiers n’aimaient pas le drame. Ils voulaient de l’efficacité. Il voulait un soulagement rapide. Il voulait retourner à la guerre en se sentant homme. Et nous devions leur fournir cela.

 Sinon, il y avait des punitions. Elle n’a pas précisé lesquelles. Elle n’en avait pas besoin. Nous savions toutes que punition dans ce contexte pouvait signifier n’importe quoi. Transfert vers un camp de travail forcé, exécution sommaire, disparition, simplement cesser d’exister. J’ai été assigné à la chambre. Trème étage au bout du couloir, porte en bois sombre avec un numéro doré.

 Lit double avec des draps blancs changés chaque semaine. Lampe de chevet en cristal, papier peint avec des fleurs délicates, fenêtres donnant sur une ruelle étroite où le soleil ne pénétrait jamais. Il y avait même un tableau au mur, un paysage champêtre français qui contrastait brutalement avec ce qui se passait à l’intérieur.

 Comme si beauté et horreur pouvaient coexister dans le même espace, comme si la décoration pouvait adoucir la violation. Madame Colette m’a dit que j’avais de la chance. Qu’être choisi par un seul officier était mieux que de servir plusieurs soldats ordinaires par nuit. Que le HTMAN Richer était un homme distingué, éduqué, qui ne frappait pas.

que je devais être reconnaissante, reconnaissante. Ce mot a raisonné dans ma tête pendant des années, comme s’il y avait une gradation acceptable d’abus, comme si le viol gentil était une faveur. La première fois que j’ai vu Klaus Richter, il portait un uniforme impeccable, des bottes cirées, les cheveux peignés en arrière, des lunettes à monture fines qui lui donnaient un air de professeur. Il n’a pas crié.

 Il ne m’a pas poussé. Il est entré dans la chambre, a fermé la porte avec soin, a accroché son manteau au porte-manteau et m’a regardé comme quelqu’un qui évalue un objet nouvellement acquis. Il a dit mon nom correctement, Bernadette. Il a prononcé chaque syllabe. Il a demandé mon âge.

 Il a dit que j’étais jolie, que j’avais un bon maintien, que je servirait bien. Puis il a retiré ses lunettes, les a posé sur la table de chevet et a commencé à déboutonner sa chemise. Il n’a pas demandé, il n’a pas attendu de consentement, il a simplement agi comme quelqu’un qui a un droit absolu et je suis resté là, immobile, sentant mon corps se déconnecter de mon esprit.

 C’est quelque chose que seuls ceux qui l’ont vécu comprennent. On ne quitte pas son corps. On déconnecte des parties de celui-ci. On laisse juste l’enveloppe fonctionner. Le vrai soit s’enfuit vers un endroit intérieur, un sous-sol mental où la violence n’atteint pas complètement. Du moins, pas à ce moment-là. Plus tard, elle revient.

 Elle revient toujours. Mais pendant l’acte, on survit par la dissociation, par la mort temporaire de la conscience. Cela s’est produit deux fois par semaine pendant 8 mois, toujours les mardis et vendredi, toujours à 21h. Richter était ponctuel. Les Allemands adorent la ponctualité. Il n’a jamais manqué. Même quand il était malade, même quand il y avait des bombardements alliés à proximité, même quand la résistance française a fait exploser un train allemand à quelques kilomètres de là.

 Il venait, accomplissait son rituel et repartait. Parfois, il parlait, il racontait ses enfants, l’épouse qui envoyait des lettres hebdomadaires, la guerre qui, selon lui, était en train d’être gagnée.D’autre fois, il restait silencieux. Il utilisait simplement corps et partait. Il n’y a jamais eu de violence explicite. Il ne m’a jamais frappé.

 Il n’a jamais crié. Mais la violence n’a pas besoin d’être physique pour détruire. La violence systématique, ritualisée, bureaucratique est encore plus dévastatrice parce qu’il n’y a pas d’explosion. Il n’y a pas de moment unique de traumatisme. C’est une accumulation, c’est une éion. C’est la mort lente de l’âme.

 Il y avait d’autres filles dans cet hôtel. Nous n’avons jamais su le nombre exact, peut-être 20. peut-être 30. Elle ne nous laissait pas parler librement, mais nous nous croisions dans les couloirs, dans les bains collectifs, lors des examens médicaux et les regards disaient tout. Certaines étaient plus jeunes que moi, 15, [musique] 16 ans, d’autres un peu plus âgées, toutes avec la même expression, le vide, comme des poupées de cire.

 Il y avait une fille, Simone, qui avait ans et venait d’une ferme près de Grenoble. Elle pleurait toutes les nuits. Elle pleurait doucement, mais le son traversait les murs fins. Une nuit, les pleurs se sont arrêtées. Le matin, madame Colette a dit que Simone avait été transféré. Personne n’y a cru. Nous savions toutes ce que transfert signifiait.

 Cela signifiait qu’elle s’était brisée, qu’elle ne servait plus, qu’elle avait été jetée. Nous ne l’avons plus jamais revu. Une fois, lors d’un examen médical hebdomadaire, le médecin allemand, un homme de 50 ans aux mains froides et au regard indifférents, a trouvé des signes d’infection chez l’une des filles.

 Elle a été immédiatement isolée. Elle n’est jamais revenue. Ils avaient une peur panique des maladies vénériennes. Chacune d’entre nous était examinée rigoureusement au moindre signe de problème, on disparaissait parce que nous n’étions pas humaines. Nous étions des outils et les outils cassés sont remplacés.

 Aussi simple que cela, cette logique industrielle appliquée au corps féminin était quelque chose que le Reich exécutait avec une perfection effrayante. Il y avait des documents, des formulaires, des statistiques. Tout était enregistré. [musique] Tout était contrôlé comme une usine, comme une chaîne de production, comme un abattoir.

Je n’ai pas tenté de fuir. Certaines ont essayé, elles ont été attrapées, fusillé publiquement place belle cour comme exemple. Je ne voulais pas mourir. Peut-être que cela fait de moi une lâche. Peut-être que cela fait de moi une complice. Je ne sais pas. Je sais seulement que j’ai survécu. Et survivre dans ce contexte exigeit un calcul froid.

exige de déconnecter ce qui nous rend humain, exige d’accepter l’inacceptable. Je suis devenue un automate, un robot, une chose. Et c’est ainsi que j’ai traversé ces mois, un jour après l’autre, un mardi après un vendredi, une violation après l’autre, jusqu’à ce que la guerre commence à tourner, jusqu’à ce que les alliés débarquent en Normandie, jusqu’à ce que la résistance française intensifie ses attaques, jusqu’à ce que les Allemands commencent à reculer.

 En août 1944, Lyon a été libéré. Les troupes américaines sont entrées dans la ville. Les Allemands ont fuit ou ont été capturés. Et nous, les filles de l’hôtel Grand étoile avons finalement été libérées. Mais libéré pourquoi ? Pour où ? Je suis rentrée chez moi. Ma mère m’a serré dans ses bras en pleurant.

 Mon père n’a rien dit. Il a simplement regardé le sol. Les voisins chuchotaient. Certains crachèrent par terre quand je passais. Il disait que j’avais collaboré. que j’avais été la  des Allemands, que j’avais trahi la France comme si j’avais eu le choix, comme s’il y avait eu un choix. D’autres filles ont été tondues.

 Elles ont eu la tête rasée publiquement, marqué comme traîtresse. J’ai échappé à cela, mais la marque invisible est restée pour toujours. Le optan Klaus Richter a été capturé par les alliés. Jugé à Nurbert ? Non, il n’était pas assez important. Il a été libéré en 1947. [musique] Il est retourné en Bavière. Il a repris sa vie.

Il est mort de vieillesse en 1982. Je le sais parce que j’ai cherché. J’avais besoin de savoir s’il avait payé. Il n’a pas payé. Aucun d’entre eux n’a payé parce que ce qu’ils nous ont fait n’était pas considéré comme un crime de guerre. C’était considéré comme faisant partie de la guerre. Dommage collatéral.

Détail insignifiant. Je me suis mariée en 195. J’ai eu deux enfants. Je n’ai jamais rien dit à mon mari. Il est mort sans savoir. Mes enfants ne savent pas non plus ou ne savait pas jusqu’à cet enregistrement. J’ai gardé cela comme on garde une bombe désactivée. [musique] Avec précaution, avec la peur qu’elle explose et détruise tout autour.

 J’ai vécu une vie normale à l’extérieur. Mais à l’intérieur, j’ai continué à habiter cette chambre. cet hôtel ce mardi à 21h. Je m’appelle Bernadette Martin et j’ai passé soix à me demander si j’avais ledroit de me considérer comme survivante. Parce que survivre, c’est continuer, c’est avancer, c’est reconstruire.

Mais ce que j’ai fait pendant toutes ces années, ce n’était pas survivre, c’était exister en apné, retenir ma respiration, attendre que quelqu’un me donne enfin la permission de respirer à nouveau. Cette permission n’est jamais venue. Alors, j’ai appris à vivre avec les poumons à moitié remplis.

 Quand Lyon a été libéré en août 194, les cloches des églises ont sonné pendant des heures. Les gens dans les rues. Les drapeaux tricolores surgissèrent des fenêtres comme des fleurs après la pluie. Les soldats américains distribuaient du chocolat et des cigarettes. Il y avait de la musique, des rires, des larmes de joie. Le cauchemar était terminé.

 C’est ce que tout le monde disait. Le cauchemar était terminé. Mais pour moi, il venait à peine de commencer sous une autre forme parce que la guerre visible avait pris fin. Mais la guerre invisible, celle qui se déroulait dans le corps et l’esprit des femmes comme moi, celle-là continuait et elle continue encore aujourd’hui.

 Lorsque les autorités françaises ont repris le contrôle de la ville, elles ont immédiatement commencé à identifier les collaborateurs, les hommes qui avaient travaillé pour la guestapo, les fonctionnaires qui avaient signé des documents, les commerçants qui avaient vendu aux Allemands et les femmes, surtout les femmes.

 Parce qu’une femme qui avait eu des relations avec un allemand, quelle qu’en soit la raison, quelle que soit la contrainte, était automatiquement suspecte, automatiquement coupable. Il y avait un mot pour nous, collaboration horizontale. Comme si coucher avec l’ennemi avait été un choix stratégique. Comme si nos corps avaient été des armes politiques.

 Comme si nous avions trahi la patrie en nous faisant violer. J’ai vu des femmes traîner sur la place publique, attachées à des chaises, leurs cheveux rasés devant des foules en délire. J’ai vu des mères tenir leurs bébés métisses dans les bras pendant qu’on les tondait, les enfants hurlants de terreur.

 J’ai vu des hommes cracher sur elle, des femmes aussi. Tout le monde voulait punir quelqu’un. Et nous étions les cibles les plus faciles, les plus visibles, les plus vulnérables parce que nous ne pouvions pas nous défendre. Comment expliquer ? Comment dire que nous n’avions pas eu le choix ? Personne ne voulait entendre. Personne ne voulait savoir.

 C’était plus simple de nous transformer en coupable, plus simple de diriger la colère vers nous plutôt que vers les vrais responsables qui avaient déjà fui ou qui étaient en te protégé par les nouvelles autorités. Moi, j’ai échappé à la tente publique, pas par justice, par chance, parce que madame Colette, celle qui nous gérait au grand étoile, a été arrêtée rapidement et a refusé de donner nos noms. Je ne sais pas pourquoi.

 Peut-être par culpabilité tardive, peut-être par peur des représailles allemandes si elle parlait trop. Peut-être simplement parce qu’elle savait que nous étions innocentes. Elle a été jugée, condamnée à quinze et elle est morte en 1953 dans sa cellule. Elle n’a jamais parlé. Grâce à elle, une dizaine d’entre nous avons pu disparaître dans l’anonymat.

 Rentrer chez nous discrètement, reprendre nos vies comme si rien ne s’était passé. Mais rien n’était pareil. Mon village était petit. Tout le monde savait tout. Même sans preuve officielle, les gens parlaient, ils chuchotaient, ils inventaient. Ma mère m’a supplié de ne rien dire, de ne rien confirmer, de faire comme si j’avais simplement travaillé dans une usine allemande comme des milliers d’autres françaises réquisitionnées pour le travail forcé.

C’est ce que nous avons dit. C’est ce que j’ai répété pendant des décennies. J’ai menti. J’ai menti à mon père, à mes amis, à l’homme que j’ai épousé 6 ans plus tard. J’ai construit toute ma vie adulte sur ce mensonge et ce mensonge m’a rongé de l’intérieur comme de l’acide. Mon mari s’appelait Henry.

 Je l’ai rencontré en 1949. Il était menuisier, un homme bon, patient, doux. Il ne posait pas de questions sur la guerre. Beaucoup d’hommes ne posaient un pas. Il ne voulait-tu pas savoir ? C’était plus facile ainsi. Nous nous sommes mariés en 1950. J’avais 25 ans, lui 30. Nous avons eu deux enfants, un garçon en 1951, une fille en 1954.

J’ai été une bonne mère, une bonne épouse. J’ai cuisiné, j’ai cousu, j’ai entretenu la maison, j’ai souri quand il le fallait. Mais chaque fois que Henry me touchait, même avec tendresse, même avec amour, je me retrouvais dans le quart 13. Chaque fois qu’il m’embrassait, je sentais l’odeur de l’eau de cologne allemande.

 Chaque fois qu’il me prenait dans ses bras, je devenais statue. Je me dissociais exactement comme je l’avais fait pendant la guerre. Henry ne comprenait pas pourquoi j’étais si distante, pourquoi je ne ressentais jamais de plaisir,pourquoi je pleurais parfois après l’amour. Il pensait que c’était sa faute, que je ne l’aimais pas vraiment et peut-être qu’il avait raison.

Peut-être que je n’ai jamais vraiment pu aimer personne après ce qui s’était passé parce que l’amour exige vulnérabilité, exige abandon, exige confiance et toutes ces choses m’avaient été volées dans ce maudit hôtel. On ne me les a jamais rendu. Mes enfants ont grandi, ils ont quitté la maison, ils ont fondé leur propre famille.

 Henry est mort en 199 crise cardiaque. Nous avions été mariés ans et pendant 48 ans, il avait dormi à côté d’une femme qu’il ne connaissait pas vraiment. Une femme qui portait un masque permanent. Une femme qui était morte à 18 ans et qui avait passé le reste de sa vie à prétendre être vivante. J’ai pensé au suicide plusieurs fois, pas immédiatement après la guerre.

À ce moment-là, j’étais trop engourdi pour ressentir quoi que ce soit. Mais plus tard, dans les années 60, dans les années 70, quand mes enfants étaient adultes et que je n’avais plus de raison de rester forte pour eux. Quand Henry était là, mais ailleurs, perdu dans ses propres pensées, dans ses propres regrets, quand je me réveillais la nuit en suffoquant, certaine que j’étais de nouveau dans cette chambre, que Richter allait entrer, que tout allait recommencer, j’ai pensé que ce serait plus simple de partir, de mettre

fin à cette comédie, mais je n’ai jamais eu le courage. Ou peut-être que j’en avais trop, trop de courage pour continuer, pas assez pour finir. En 2005, quelque chose a changé. Un documentariste français qui travaillait sur l’occupation a retrouvé des archives allemandes dans un musée de Berlin, des documents administratifs concernant les soldaten bordel, des listes de noms, des rapports médicaux, des statistiques sur le nombre de femmes utilisées dans ces établissements à travers l’Europe occupée. Le chiffre était effarant. On

estime qu’entre et plus de trente femmes ont été forcées de servir dans ces bordels militaires. 34000. [musique] La plupart n’ont jamais témoigné. Beaucoup sont mortes pendant la guerre. D’autres se sont suicidés après. D’autres encore ont simplement disparu dans le silence comme moi. Ce documentariste Thomas Berger a réussi à retrouver quelques survivantes.

 Il voulait faire un film. donner une voix à celle qui n’en avait jamais eu. Quelqu’un lui a donné mon nom, je ne sais pas qui. Peut-être une ancienne fille du grand étoile qui avait survécu et qui savait où j’étais. Thomas m’a écrit une lettre. Une lettre polie, respectueuse où il expliquait son projet.

 Il disait qu’il ne voulait pas exploiter notre douleur, qu’il voulait simplement que le monde sache, que l’histoire sache, que cette atrocité ne soit pas oubliée comme tant d’autres. J’ai mis 3 mois à répondre, 3 mois à peser le pour et le contre, 3 mois à me demander si j’avais la force de revivre tout ça, si j’avais le droit de détruire l’image que mes enfants avaièrent de moi.

 Si j’avais le courage de trahir le mensonge qui m’avait protégé pendant six décennies. Finalement, j’ai dit oui, pas pour moi, pour les autres, pour celles qui n’avaient pas survécu, pour celles qui avaient survécu mais qui ne pouvaient pas parler, pour que leur voix à travers la mienne soit enfin entendue. L’entretien a eu lieu chez moi dans mon petit appartement de villeurbane en novembre 2005.

 Thomas est venu avec une équipe réduite, une caméra, un preneur de son, pas de projecteur agressif, juste une lumière douce, naturelle. Il m’a posé des questions jamais brutales, toujours respectueuse, mais chaque réponse me déchirait. Chaque souvenir remontait comme vomi, comme poison trop longtemps retenu. J’ai parlé pendant 4 heures. J’ai tout dit.

 Le recrutement forcé, l’hôtel, madame Colette, le carè Richer, les autres filles, Simone, les examens médicaux, la routine, la dissociation, la libération, la tonte, le silence, le mariage, les enfants, le mensonge, la douleur qui ne part jamais. Et quand j’ai fini, j’ai pleuré pour la première fois depuis 1944. J’ai pleuré comme on vomit, comme on expulse quelque chose de toxique, comme on se vide. Enfin, Thomas m’a remercié.

Il m’a dit que j’étais courageuse. Je lui ai répondu que le courage n’avait rien à voir avec ça, que je n’avais plus rien à perdre, que j’étais vieille, que mes enfants étaient adultes, que je me fichais désormais du regard des autres, que je voulais juste que la vérité existe quelque part, même si personne ne la regardait en face.

 Le documentaire est sorti en 2007. Il s’appelait Les oubliers de la guerre. Il a été diffusé sur une chaîne publique française un mardi soir à 22h30. Peu de gens l’ont vu mais ceux qui l’ont vu ont compris. Certains ont pleuré, d’autres ont envoyé des lettres, des lettres de soutien, des lettres de colère contre un système qui nous avait abandonné, des lettres d’autres femmesqui avaient vécu la même chose et qui se sentaient moins seul.

 Mes enfants ont découvert la vérité en regardant ce film. Ils ne m’ont rien dit pendant deux semaines. Puis ma fille est venue me voir. Elle pleurait. Elle m’a demandé pourquoi je ne leur avait jamais dit. Je lui ai répondu que je ne voulais pas qu’il me vo différemment, qu’il me voit comme victime, qu’il porte ce poids. Elle m’a serré dans ses bras et m’a dit qu’elle comprenait.

 Mon fils lui n’est jamais venu. Il ne m’a plus jamais parlé de ça. Je ne sais pas s’il m’en veut, s’il est blessé, s’il préférit le mensonge. Je ne lui ai jamais demandé. J’ai 80 ans maintenant. Mon corps est fatigué, mes mains tremblent, ma vue baisse, mais ma mémoire, elle reste intacte. Chaque détail, chaque odeur, chaque son, comme si mon cerveau avait décidé que c’était ça et seulement ça qui méritait d’être préservé.

Comme si toutes les bonnes choses, les rires de mes enfants, les promenades avec Henri, les repas en famille avaient été effacé pour laisser place uniquement à ça, au quart 13, à Richter à cette chambre maudite. Les historiens parlent beaucoup de la choa à juste titre, c’est une horreur absolue, une industrialisation du meurtre, une tentative d’extermination totale.

 Je ne compare pas, je ne minimise pas, mais il y a eu d’autres horreurs pendant cette guerre, des horreurs moins visibles, moins documenté, moins reconnu. Et parmi elles, il y a ce qui nous est arrivé. À nous, les femmes des bordels militaires. Nous n’avons pas été gazés, nous n’avons pas été fusillé, mais nous avons été détruites méthodiquement, systématiquement.

Et après la guerre, nous avons été effacés par honte, par culpabilité, par indifférence. Il existe très peu d’archives sur les soldaten bordel en France. L’armée allemande a détruit la plupart des documents avant de fuir. Ceux qui restent sont éparpillés dans des musées, des centres d’archives, souvent non catalogués.

 Pendant des décennies, personne n’a cherché, personne ne voulait savoir parce que reconnaître ce qui nous était arrivé aurait signifié reconnaître que la France avait laissé faire, que les autorités françaises, même sous occupation, auraient pu faire plus, que certains Français avaient collaboré activement à notre exploitation, que des femmes françaises comme madame Colette avaient géré ses établissements.

 C’était plus simple de nous oublier, mais l’histoire finit toujours par refaire surface. Dans les années 2000, plusieurs historiens ont commencer à travailler sur ce sujet. Ils ont exhumé des témoignages, retrouvé des survivantes, analysé des documents et petit à petit, une image plus complète à émerger, une image terrifiante parce que ce qui s’est passé dans ces bordels militaires n’était pas anarchique.

 Ce n’était pas le fait de quelques soldats violents agissant de manière individuelle. C’était un système, un système pensé, organisé, légitimé par le haut commandement. [musique] Il y avait des règles, des protocoles, des examens médicaux obligatoires, des rotations planifiées, des punitions pour celles qui résistaient.

 [musique] Tout était consigné, tout était contrôlé. Le optan Klaus Richter n’était pas un monstre isolé. Il était un rouage dans une machine, un homme ordinaire qui, placé dans un contexte de guerre totale, d’impunité absolue, de déshumanisation systématique de l’ennemi, a fait ce que le système lui permettait de faire. Il ne se voyait pas comme un violeur.

 Il se voyait comme un soldat fatigué, utilisant un service mis à sa disposition par sa hiérarchie. Et c’est ça le plus effrayant, pas l’existence de monstres, mais l’existence de systèmes qui transforment des hommes ordinaires en monstres sans qu’il s’en rendent compte. Après la diffusion du documentaire en 2007, j’ai reçu une lettre.

 Une lettre de la fille de Klaus Richter. Elle s’appelait Elga. Elle avait 70 ans. Elle avait vu le film par hasard diffusé sur une chaîne allemande quelques mois plus tard. Elle avait reconnu le nom de son père. Elle m’écrivait pour me dire qu’elle ne savait rien, que son père ne lui avait jamais parlé de la guerre, qu’il était rentré en 1947, avait repris son travail d’instituteur, avait été un père aimant, un grand-père dévoué, qu’il était mort paisiblement en 1982, entouré de sa famille.

 Elle me demandait pardon, pas au nom de son père. Elle savait qu’elle n’avait pas ce droit, mais pour elle-même, pour ne pas avoir su, pour avoir vécu dans l’ignorance, pour avoir aimé un homme qui avait fait ça. J’ai lu cette lettre 10 fois. J’ai pleuré. Pas de colère, de tristesse parce que Elga était innocente, [musique] parce que les enfants ne sont pas responsables des crimes de leurs parents.

 Parce qu’elle aussi était victime d’une certaine manière. victime de l’illusion, victime du silence, victime d’une histoire qu’on lui avait cachée. Je lui ai répondu, jelui ai dit que je ne lui en voulais pas, que je ne la tenais pas responsable, que la seule chose que je voulais, c’était que les gens sachent, que l’histoire sache, que ça ne soit plus jamais possible.

 Nous avons correspondu pendant deux ans, des lettres longues, profondes où nous essayons de comprendre. Elle me parlait de son père, de l’homme qu’elle avait connu. Gentil, patient, passionné par la littérature, adorant ses petits enfants. Je lui parlais de l’homme que j’avais connu, froid, méthodique, indifférent à ma souffrance.

 Et nous essayons de concilier ces deux images, de comprendre comment un homme pouvait être les deux à la foi, comment la guerre pouvait créer cette schizophrénie morale. Elga est morte en 2009. Elle m’a laissé une dernière lettre ouverte après sa mort par sa propre fille. Dans cette lettre, elle me remerciait.

 Elle disait que notre correspondance lui avait permis de faire la paix avec son histoire familiale, qu’elle avait pu enfin voir son père comme un être humain complet avec ses zones d’ombre, qu’elle avait cessé de l’idéaliser, qu’elle avait compris que l’amour qu’elle avait pour lui ne l’obligeait pas à nier ses crimes, qu’on pouvait aimer quelqu’un et reconnaître qu’il avait fait des choses impardonnables.

Cette lettre m’a bouleversé parce qu’elle montrait quelque chose de rare, quelque chose de précieux. La capacité de regarder la vérité en face sans se détruire. La capacité de porter le poids de l’histoire sans s’effondrer. La capacité de transmettre cette mémoire aux générations suivantes sans haine mais avec lucidité.

 Aujourd’hui, en 2010, je sais que je n’ai plus beaucoup de temps. Mon cœur est fatigué, mon corps lâche. Mais avant de partir, je voulais laisser ce témoignage complet. Pas juste les quatre heures du documentaire, mais tout. Chaque détail, chaque nuance, chaque contradiction parce que l’histoire n’est jamais simple, parce que les victimes ne sont pas toujours pur, parce que les bourreaux ne sont pas toujours des monstres évidents, parce que la guerre révèle le pire de l’humanité, mais parfois aussi, bizarrement le meilleur.

Il y avait au grand étoile une fille qui s’appelait Marguerite. Elle avait 22 ans. Elle venait de Marseille. Elle avait été arrêtée pour avoir aidé la résistance. Au lieu de la fusiller, les Allemands l’avaient envoyé là comme punition, comme humiliation. Marguerite refusait de se briser. Elle chantait doucement la nuit quand les officiers n’éent pas là.

Elle chantait des chansons françaises, des chansons de liberté, des chansons d’espoir. Et nous, les autres filles, nous l’écoutions. Et pendant quelques minutes, nous n’étions plus des objets. Nous étions de nouveau humaine. Marguerite a survécu. Elle est rentrée à Marseille. Elle a rejoint le Parti communiste.

 Elle est devenue militante syndicale. Elle s’est battu toute sa vie pour les droits des femmes, pour les victimes de guerre, pour les oubliers de l’histoire. Elle est morte en 199. J’ai assisté à ces funérailles. Il y avait des centaines de personnes, des ouvriers, des militants, des jeunes. [musique] Tous venus rendre hommage à cette femme qui n’avait jamais baissé les bras.

 Et moi, debout au fond de l’église, je pensais au X3. Je pensais à cette fille qui chantait dans le noir. Je pensais à la force qu’il fallait pour rester humain dans l’inumain. Si je devais résumer ces 62 années en une phrase, je dirais ceci. J’ai passé ma vie à essayer de redevenir la fille que j’étais avant mars 1943. Cette fille de 18 ans qui courait dans les champs, qui aidait sa mère à faire le pain, qui rêvait d’un avenir simple, un mari, des enfants, une maison.

 Rien d’extraordinaire, juste une vie normale. Cette fille-là est morte dans le quart du grand étoile. Et celle qui en est sortie 8 mois plus tard n’était plus elle. C’était quelqu’un d’autre, quelqu’un que je ne reconnaissais pas. Pendant longtemps, j’ai eu honte. Honte d’avoir survécu. Honte de ne pas avoir résisté.

 Honte d’avoir obéi. Honte de mon propre corps qui avait continué à fonctionner malgré tout. Parce que c’est ça la pire torture. Pas ce qu’ils nous font, mais ce que ça fait à notre rapport à nous-même. On devient étranger à soi, on se dégoûte, on se méprise, on se punit et personne ne comprend parce que de l’extérieur, on a l’air normal, on sourit, on travaille, on élève des enfants.

 Mais à l’intérieur, on est mort depuis longtemps. Il m’a fallu des décennies pour comprendre que je n’étais pas coupable, que la honte devait changer de camp, que ce n’était pas à moi de porter le poids de ce qui m’avait été infligé. Mais ce n’est pas quelque chose qu’on apprend facilement, surtout quand toute la société vous dit le contraire, quand les gens vous regardent avec mépris, quand même votre propre famille préfère ne pas en parler, quand le silence devient la seule option acceptable. Après la diffusion dudocumentaire, j’ai reçu des centaines de

lettres, certaines bienveillantes, d’autres haineuses. Il y avait des gens qui me traitaient de menteuse, qui disaient que j’inventais tout pour me faire remarquer, qui prétendaient que les bordels militaires n’avaient jamais existé, que c’était de la propagande anti-allemande. Ces lettres me faisaient mal, mais elles me confirmaient aussi quelque chose d’important.

 Le négationnisme ne concerne pas seulement la choa, il concerne toutes les atrocités que certains préfèrent nier parce qu’elles dérangent leur vision du monde. Heureusement, il y avait aussi des lettres magnifiques, des lettres de femmes qui avaient vécu la même chose. Pas forcément en France, en Pologne, en Ukraine, aux Pays-Bas, [musique] en Grèce, partout où les armées allemandes étaient repassées, il y avait eu ces bordels.

 Et partout, les femmes avaient été réduites au silence après la guerre. Mais maintenant, grâce aux documentaires, grâce aux recherches historiques, grâce à quelque voix qui osaiit enfin parler, le silence se fissurait. Une femme m’a écrit depuis Varsovie. Elle s’appelait Irena. Elle avait 82 ans. Elle avait été enfermée dans un bordel militaire pendant 3 ans. 3 ans.

J’avais fait hu mois et j’avais cru mourir. Elle trois ans. Elle me disait qu’elle n’avait jamais parlé, même pas à sa famille. Mais qu’en me voyant témoigner, elle s’était sentie moins seule. Elle me remerciait d’avoir eu le courage qu’elle n’avait pas eu. Je lui ai répondu que ce n’était pas du courage.

 C’était juste qu’à 80 ans, on n’ plus rien à perdre, qu’on peut enfin dire la vérité parce que la peur n’a plus de prise. Irena et moi avons correspondu jusqu’à sa mort en 2008. Elle m’envoyait des photos de sa famille, de ses petits enfants, de son jardin. Elle me racontait sa vie. et moi la mienne et nous partagions cette étrange fraternité, cette fraternité des brisés, des survivantes, des fantômes vivants.

 C’était réconfortant savoir qu’on éétait pas seul, que d’autres comprenaient, que d’autres portaient le même fardeau. Un jour, un jeune historien français, Maxime, est venu me voir. Il préparait une thèse sur les violences sexuelles pendant la Seconde Guerre mondiale. Il voulait interviewer des survivantes. Il était respectueux, sensible, intelligent.

 [musique] Il m’a posé des questions que personne n’avait jamais osé poser. Des questions sur les conséquences à long terme, sur la sexualité après le trauma, sur la maternité, sur le couple, sur le silence, sur la culpabilité, sur la résilience. Je lui ai tout dit sans filtre parce qu’il avait besoin de savoir, parce que les futurs lecteurs de sa thèse avaient besoin de savoir parce que l’histoire ne peut pas se contenter de chiffres et de dates.

 Elle a besoin de chair, de sang, de voix humaines. Elle a besoin de comprendre ce que la guerre fait réellement aux gens. Pas seulement sur le moment, mais après, des années après, des décennies après. Maxime m’a demandé si j’avais pardonné. C’est une question qu’on me pose souvent. Comme si le pardon était une obligation morale, comme si c’était la seule façon de guérir.

 Je lui ai répondu que je ne savais pas, que je ne savais pas ce que pardonner voulait dire dans ce contexte. Pardonner à Richter. Il est mort sans avoir jamais reconnu ce qu’il avait fait, sans avoir jamais exprimé le moindre regret. Comment pardonner à quelqu’un qui ne demande rien, qui ne reconnaît rien ? Qui a vécu et est mort en pensant qu’il n’avait rien fait de mal ? Pardonner au système, au Reich, à l’armée allemande ? Ce sont des abstractions.

 On ne pardonne pas à des structures, on pardonne à des individus. Et les individus responsables sont presque tous morts maintenant. Alors, à qui pardonner ? Aux Français qui nous ont méprisés après la guerre ? aux autorités qui nous ont oublié, à la société qui a préféré fermer les yeux peut-être. Mais le pardon n’efface pas ce qui s’est passé.

 Le pardon ne guérit pas les blessures. Il les rend juste un peu plus supportables. Ce que j’ai fait, ce n’est pas pardonné. C’est accepté. Accepter que ça s’est passé. Accepter que ça m’a changé. Accepter que je ne redeviendrai jamais la fille d’avant. Accepter que c’est une partie de moi, même si je la déteste. Accepter que je peux vivre avec, que je peux continuer.

 Pas intacte, [musique] pas heureuse, mais vivante à ma façon. En février 2010, j’ai eu un malaise cardiaque. Rien de grave, juste un avertissement. Mon corps me disait qu’il était temps, que la fin approchait. Je n’ai pas peur de la mort. Au contraire, parfois, je l’attends avec impatience parce que la mort sera la fin de la mémoire, la fin des cauchemars, la fin de ce poids que je porte depuis 1943.

Mais avant de partir, je voulais faire quelque chose, quelque chose de symbolique. J’ai décidé de retourner à Lyon, de retourner voir le grand étoile. Je nesavais même pas s’il existait encore. 67 ans avait heur passé. Peut-être qu’il avait été détruit. Peut-être qu’il avait été transformé. Peu importer.

 Je devais y aller. J’ai pris le train. Ma fille voulait m’accompagner. J’ai refusé. C’était quelque chose que je devais faire seul. Le voyage a duré deux heures. J’ai regardé le paysage défilé, les champs, [musique] les collines, les petits villages, la France paisible, la France d’aujourd’hui, si différente de celle de 1943.

Et pourtant, pour moi, rien n’avait vraiment changé. Le temps avait passé mais le passé restait figé, intact, éternel. Arrivé à Lyon, j’ai marché jusqu’à la rue de la République. Mes jambes tremblaient, mon cœur battait fort. J’avais peur de ce que j’allais trouver ou de ce que je n’allais pas trouver. Et puis je l’ai vu.

 Le bâtiment toujours là, toujours debout, la façade art nouveau, les fenêtres hautes, tout était identique, sauf qu’il ne s’appelait plus grand étoile. C’était devenu un immeuble d’appartement. Des gens vivaient là, des familles, des enfants. Il dormaient. mangeait, riait dans des pièces où nous avions été violés.

 Ils ne savaient rien, il ne se doutaiit de rien. Je suis resté là sur le trottoir d’en face pendant une heure juste à regarder, à me souvenir. Les fantômes étaient partout. Je voyais le camion militaire se garer devant l’entrée. Je voyais madame Colette ouvrir la porte. Je voyais les soldats allemands entrer et sortir. Je voyais les filles aux fenêtres, leur regard vide. Je voyais tout.

 comme si le temps n’existait pas, comme si se superposaient, un homme est sorti de l’immeuble, la cinquantaine. Il m’a vu planter là et m’a demandé si j’allais bien, si j’avais besoin d’aide. J’ai failli tout lui raconter, lui dire ce que cet immeuble avait été, lui dire ce qui s’était passé ici. Mais je me suis tue.

 Qu’aurais-je gagné ? il aurait été horrifié où il ne m’aurait pas cru où il aurait été mal à l’aise. Alors, j’ai simplement dit que j’étais venu voir un endroit de ma jeunesse. Il a souris poliment et est parti. Je suis entrée dans le hall. Personne ne m’a arrêté. J’ai monté les escaliers lentement. Mes genoux me faisaient mal.

 Chaque marche était une éternité. Prier étage, deuxième étage troisième étage couloir à droite et là au fond la porte, celle qui portait autrefois le numéro 13. Maintenant, elle portait un numéro banal. Appartement 3C, une plaque moderne, une sonnette, des bruits de télévision à l’intérieur, une vie normale.

 J’ai posé ma main sur la porte, j’ai fermé les yeux et j’ai senti à nouveau tout revenir. L’odeur, le froid, la lumière faible, le lit, richeur, son souffle, son poids, sa voix, tout. Comme siete ans n’existait pas, comme si j’avais encore ans, comme si j’étais prisonnière à nouveau. J’ai pleuré. Là, dans ce couloir banal d’un immeuble banal de Lyon, j’ai pleuré toutes les larmes que je n’avais jamais versé, toutes les larmes retenues pendant des décennies, toutes les larmes interdites.

Et quand je n’ai plus eu de larmes, je suis parti. J’ai descendu les escaliers, je suis sortie et je me suis jurée de ne jamais revenir. Cette nuit-là, dans ma chambre d’hôtel à Lyon, j’ai fait un rêve, un rêve étrange. J’étais de nouveau dans le quart 13, mais cette fois j’étais vieille. J’avais ans.

 Ricter entrait mais lui aussi avait vieilli. Il était devenu un vieil homme fragile. Il me regardait et pour la première fois je voyais de la peur dans ses yeux. Pas de l’arrogance, pas de l’indifférence, de la peur. Et je comprenais que cette peur, c’était celle de la mémoire. La peur que ce qu’il avait fait ne soit jamais oublié.

 que son nom reste associé à ça pour toujours. Je me suis réveillée apaisée comme si ce rêve m’avait donné une réponse. La seule vengeance possible n’était pas la mort, n’était pas la prison, n’était pas la punition physique, c’était la mémoire, c’était le témoignage. C’était faire en sorte que ce qui s’était passé soit connu, enregistré, transmis, que les générations futures sachent, que les richeteurs du monde entier sachent que leurs actes ne disparaissent pas avec eux, qu’ils restent gravés dans l’histoire, dans les témoignages, dans

les archives pour toujours. Je suis rentré chez moi, j’ai appelé Thomas le documentariste. Je lui ai dit que je voulais faire un dernier entretien plus long, plus complet. Un entretien qui serait archivé, qui serait accessible aux chercheurs, aux historiens, aux étudiants, qui deviendrait document officiel, pas juste un film diffusé une fois à la télévision, mais quelque chose de permanent, d’indestructible.

Il a accepté. Nous avons tourné pendant 3 jours. J’ai tout dit, absolument tout. Les détails que j’avais eu la première fois. Les choses trop intimes, trop douloureuses, trop honteuses. Je les ai dites parce que l’histoire a besoin de tout, pas juste des grandes lignes, maisdes détails, des nuances, des contradictions de l’humain dans toute sa complexité.

 Cet entretien est maintenant déposé aux archives nationales de France. Il est accessible, consultable, il existera après moi. C’est ma seule victoire, ma seule revanche. Richter est mort en paix. Moi, je mourrai en sachant que sa mémoire est salie, que son nom est associé à la honte, que ses petits enfants, s’ils cherchent, trouveront et sauront et porteront ce poids.

 Est-ce de la cruauté ? Peut-être. Mais la cruauté ne s’annule pas par l’oubli. Elle s’annule par la mémoire, par la reconnaissance, par la justice, même tardive, même imparfaite. Et si je ne peux pas avoir justice pour moi, au moins je peux l’avoir pour l’histoire. Aujourd’hui, alors que j’enregistre ces derniers mots, je sais que je n’ai plus beaucoup de temps.

 Mon corps lâche, mon cœur fatigue, mais mon esprit est clair, plus clair qu’il ne l’a été depuis des décennies parce que j’ai fait ce que je devais faire. J’ai parlé, j’ai témoigné, j’ai laissé une trace. Liront ou écouteront ceci dans le futur, aux femmes qui ont vécu des choses similaires, je dis ceci : “Vous n’êtes pas seul. Votre douleur est réelle.

Votre trauma est légitime et vous n’avez pas apporté la honte. La honte appartient à ceux qui ont fait, pas à celles qui ont subi. Parlez si vous pouvez, témoignez si vous en avez la force, mais si vous ne pouvez pas, sachez que d’autres l’ont fait pour vous, que votre silence est compris, que votre survie est déjà une victoire.

 aux générations futures, je dis ceci : “Étudiez l’histoire, toute l’histoire, pas juste celle des bataille et des traités, mais celle des corps, des femmes, des invisibles, parce que c’est là que se trouve la vérité de la guerre, pas dans les stratégies militaires, mais dans ce qu’elle fait au plus vulnérable. Et assurez-vous que ça ne se reproduise jamais, pas sous cette forme, pas sous une autre.

À mes enfants, si vous m’écoutez, je vous demande pardon. Pardon de vous avoir menti pendant si longtemps. Pardon de ne pas avoir été la mère que j’aurais voulu être. Pardon d’avoir été si distante, si froide, si absente parfois. Ce n’était pas votre faute. Ce n’était pas par manque d’amour. C’était juste que je n’avais plus rien à donner, que tout avait été pris avant même que vous naissiez.

 Et à vous qui écoutez ce témoignage, quelle que soit la raison qui vous a amené ici, je vous demande une chose : ne détournez pas le regard. N’oubliez pas, transmettez. Parce que tant qu’on se souvient, les victimes ne meurent pas complètement. Elles continuent d’exister dans la mémoire collective et c’est la seule immortalité qui compte vraiment.

 Je m’appelle Bernadette Martin. J’ai eu ans. J’ai survécu au quart du grand étoile. J’ai survécu à Klaus Richter. J’ai survécu à la guerre. J’ai survécu au silence. Et maintenant, je peux enfin partir en paix parce que ma voix restera et avec elle, celle de toutes les autres pour toujours. Bernadette Martin s’est éteinte en février cinq ans après avoir enregistré ce témoignage.

 Elle est partie sans regret. sans peur, mais avec la certitude que sa voix continuerait à raisonner bien après son dernier souffle. Elle avait compris quelque chose d’essentiel. Tant que quelqu’un se souvient, tant que quelqu’un écoute, tant que quelqu’un témoigne, les victimes ne meurent jamais complètement.

 Elles continuent d’exister dans la mémoire collective, dans les cœurs de ceux qui refusent de détourner le regard. Ce documentaire n’est pas simplement une histoire du passé. C’est un avertissement pour l’avenir. C’est un rappel que derrière chaque guerre, il y a des corps brisés, des âmes détruites, des vies réduites en cendre par des systèmes qui transformment l’humanité en machine.

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 Bernadette nous a légué bien plus qu’un témoignage. Elle nous a confié une responsabilité, celle de ne jamais oublier, celle de transmettre, celle de refuser que l’horreur soit normalisée, banalisée, effacée. Alors, avant de quitter cette vidéo, prenez un instant, respirez, réfléchissez à ce que vous venez d’entendre et demandez-vous queferez-vous de cette mémoire ? Comment honorerez-vous ces voix qui ont eu le courage de briser le silence ? La réponse vous appartient.

 Mais sachez que chaque partage, chaque commentaire, chaque geste de soutien fait vivre Bernadette un peu plus longtemps et avec elle toutes les autres, celles qui n’ont jamais pu parler, celles qui attendent encore justice. Merci d’avoir écouté jusqu’au bout. Merci d’être là. Merci de vous souvenir.