L’univers du stand-up français vient de perdre l’un de ses talents les plus singuliers, l’un de ceux qui, par sa plume acérée et son humour décapant, avait su marquer de son empreinte une génération entière de spectateurs. Mustapha El Atrassi, humoriste révélé au début des années 2000, a annoncé en 2022, à seulement trente-six ans, la fin de sa carrière sur scène. Une décision brutale, presque incompréhensible pour ses fidèles, mais qui, à l’écouter, semble être le fruit d’un long cheminement intérieur. Car derrière les rires, derrière l’image du trublion à l’humour corrosif, se cachait un artiste profondément marqué par l’exigence, la douleur et une forme de solitude que le succès ne parvenait pas à combler.

Né en 1985, El Atrassi débute sa carrière en 2003 avec une énergie qui frappe immédiatement. Très vite, il s’impose comme une nouvelle voix du stand-up, un art encore balbutiant en France, qu’il contribue à populariser avec d’autres pionniers de sa génération. Ses passages dans des émissions de grande audience comme On n’est pas couché à partir de 2006, ou encore Salut les Terriens dès 2008, l’installent comme un chroniqueur à la fois redouté et admiré. Son style est particulier : rapide, incisif, parfois blessant, mais toujours intelligent. Il déroute autant qu’il captive. On lui reproche souvent sa provocation, mais lui revendique ce droit de faire vaciller les certitudes et d’oser là où d’autres reculent.’

Pourtant, ce que le public ignorait, c’est que derrière ce masque d’arrogance et de dérision, El Atrassi se battait contre une usure profonde. Dans son tout dernier spectacle, significativement intitulé D’Innover, il confie à ses spectateurs ce qu’il n’avait jamais vraiment exprimé auparavant : « Ce métier, il me bouffe de l’intérieur. C’est un gros combat pour en arriver là, ce n’est pas un métier normal. » Ces mots, lâchés avec une sincérité désarmante, résonnent comme une confession, mais aussi comme un adieu. Lui qui avait toujours refusé de prolonger la vie artificielle d’un spectacle une fois terminé, lui qui considérait que chaque représentation devait être unique et définitive, choisit cette fois d’expliquer à son public que ce sera vraiment la dernière fois.

Dans une salle silencieuse, alors que les rires venaient de s’éteindre, il poursuit : « Les fous rires sont mes larmes. » Une phrase qui dit tout. Derrière l’explosion de joie des spectateurs, il cachait en réalité une tristesse intime, un poids invisible. Être humoriste, pour lui, n’était pas un métier, encore moins une distraction : c’était une offrande totale, presque sacrificielle. Il y mettait « tout son cœur », peut-être trop, admet-il. Et comme beaucoup d’artistes de son envergure, il finit par ressentir la douleur de cet engagement sans compromis.

Sa décision de quitter la scène n’est donc pas un caprice, ni une fuite. C’est une manière de reprendre possession de sa vie, de retrouver un équilibre que l’humour avait fini par détruire. « Il est temps pour moi de rire un peu », dit-il dans un dernier souffle, comme pour signifier qu’il veut enfin goûter à une forme de légèreté qu’il n’avait jamais connue. Car le paradoxe du métier d’humoriste, c’est qu’il exige d’apporter de la joie aux autres, souvent au prix de sa propre sérénité.

La trajectoire de Mustapha El Atrassi rappelle celle de nombreux artistes consumés par leur art. On pense à des humoristes américains comme Dave Chappelle, qui avait lui aussi quitté la scène au sommet de sa gloire, épuisé par la pression et l’absurdité d’un métier qui exige trop et donne trop peu en retour. Mais à la différence de certains, El Atrassi choisit de partir sans scandale, sans mise en scène, sans discours grandiloquent. Juste quelques phrases, quelques confidences sincères, glissées devant un public qui, incrédule, comprenait qu’il assistait à un moment historique.

La fin de sa carrière laisse un vide immense dans le paysage du stand-up français. Car, qu’on l’aime ou qu’on le critique, Mustapha El Atrassi avait ce talent rare de déranger tout en faisant rire. Il avait compris que l’humour n’était pas seulement une question de punchlines, mais un art de la vérité, une manière d’exposer le monde tel qu’il est, avec ses hypocrisies, ses contradictions, et nos propres failles. En cela, il avait quelque chose de profondément politique, même s’il s’en défendait souvent.

Aujourd’hui, ses fans oscillent entre tristesse et respect. Tristesse de ne plus le voir sur scène, respect devant le courage d’un homme qui ose s’arrêter quand tout le pousse à continuer. Car dans un milieu où l’on célèbre la productivité et la performance, avouer que l’on est épuisé, que l’on ne peut plus, est presque un acte révolutionnaire. El Atrassi ne veut plus être prisonnier de l’attente des autres, il veut se libérer. Et dans ce choix, il y a une immense leçon : savoir dire « stop » est parfois plus fort que de continuer.

Son parcours restera comme celui d’un météore, brillant intensément mais brièvement. Trente-six ans, ce n’est rien, et pourtant il laisse derrière lui une trace indélébile. Ses sketchs, ses chroniques, ses improvisations resteront gravés dans la mémoire collective. Mais plus encore que son humour, c’est son humanité nue, révélée dans ce dernier adieu, qui marquera les esprits. En confessant que ses rires cachaient ses larmes, il nous a rappelé que les clowns, aussi, pleurent. Et qu’au fond, le plus grand courage pour un humoriste n’est pas de faire rire, mais d’oser montrer sa vulnérabilité.

En quittant la scène, Mustapha El Atrassi n’a pas seulement mis fin à une carrière. Il a ouvert une réflexion plus large sur la place des artistes, sur le poids de la performance et sur la nécessité de préserver son intégrité, même au prix du renoncement. Peut-être est-ce là sa plus grande réussite : avoir su transformer son départ en un ultime acte artistique, une dernière provocation, mais cette fois dirigée contre le système lui-même.