Il y a des artistes dont le rire et l’énergie masquent des plaies profondes. Derrière l’image d’un bon vivant, grande gueule et toujours prompt à faire rire, se cache souvent un homme marqué au fer rouge par la vie. C’est le cas de ce saltimbanque populaire qui, depuis des décennies, a fait danser et sourire les Français. Mais derrière la lumière des projecteurs se dessine un parcours d’épreuves, d’abandon et de résilience.

Élevé par une mère ouvrière en Corrèze, qui l’a eu très jeune et l’a élevé seule, il a grandi sans père, portant sur ses épaules la blessure de la « bâtardise » et le poids des moqueries d’enfants cruels. « Je ne veux pas savoir qui il est », confiait-il encore récemment à propos de ce père absent. Car cette absence est devenue son moteur. Elle l’a poussé à vouloir que la France entière le reconnaisse, à se faire un nom et une place dans un monde où l’on ne lui avait rien offert.

Photo : Patrick Sébastien et son fils Olivier (1998) - Purepeople

Il se décrit lui-même comme un « saltimbanque », un artiste de cabaret au sens noble, celui qui apporte la fête et l’émerveillement là où la vie est grise. Son amour pour la scène remonte à l’enfance : dans son village corrézien, le passage du cirque était le rayon de soleil de l’année. Devenu adulte, il n’a cessé de courir après cette lumière. Le cabaret, l’imitation, le travestissement, tout cela est devenu sa thérapie.

« Je n’avais pas d’identité, alors j’ai pris celles des autres », avoue-t-il. Sa carrière a commencé dans les petits cabarets parisiens avant de trouver un large public grâce à la télévision, où ses costumes, ses déguisements et son humour ont conquis des millions de spectateurs. À travers ses performances, il cherchait non seulement à faire rire, mais aussi à apaiser ses propres blessures, à se construire une identité en empruntant celle des personnages qu’il incarnait.

Pourtant, ce succès public n’a pas effacé la douleur intime. L’éviction brutale de la télévision, après plus de vingt ans de succès, a rouvert une blessure d’enfance : celle du rejet. Mais surtout, la tragédie de sa vie reste la perte de son fils Sébastien. Il l’avait eu très jeune, à seulement seize ans d’écart. Ce fils était son double, son compagnon de route, celui dont il a pris le prénom comme pseudonyme pour la scène.

Je suis mort avec lui": les mots bouleversants de Patrick Sébastien à  propos de son fils décédé à 19 ans (vidéo) | RTL Info

Sébastien est mort à 19 ans dans un accident de moto, sur un engin que son père venait de lui offrir pour ses 20 ans. La nuit du drame, il devait monter sur scène. Il l’a fait malgré tout, « parce que c’était une question de survie ». Depuis, il le dit : « Je suis mort avec lui. » Chaque jour, le souvenir de Sébastien est tatoué dans son esprit. Mais la vie a continué. Au moment de l’accident, la compagne de Sébastien était enceinte. Aujourd’hui, le saltimbanque est le grand-père d’une petite Marie, quatre ans, son rayon de soleil. Elle incarne le prolongement, la continuité malgré la perte, la promesse que quelque chose reste de l’être disparu.

Dans les épreuves, il a cherché des refuges. Pendant dix ans, l’alcool et les jeux ont fait partie de son quotidien. Puis, à 32 ans, il a posé son verre : « Plus jamais. » Depuis, il se maintient en mouvement. « Je suis une toupie, si j’arrête de tourner, je tombe », dit-il. Il vit la nuit, écrit la nuit, crée la nuit. Scénarios, chansons, projets : il ne s’arrête jamais. Ne pas s’arrêter, c’est survivre.

Il n’a jamais pris de vacances, incapable de rester sans rien faire. Il sait que le jour où il n’aura plus d’activité, son corps s’arrêtera aussi. La mort, il dit ne plus en avoir peur. Il la voit comme une délivrance, sans savoir ce qu’il y a derrière. Il préfère en rire, en faire un sujet de chansons. Son enterrement, il l’imagine comme une grande fête, avec guirlandes, bandas, clowns et peut-être même son tube « Les sardines » diffusé à plein volume. Il raconte cette anecdote d’une foraine de 80 ans qui avait demandé qu’on passe « Les sardines » à ses funérailles pour mettre un peu de gaieté dans son départ. Pour lui, l’humour est la plus belle des élégances face à la mort.

Sa dernière chanson, « Dites-moi s’il pleut », évoque justement ce passage : « D’où je suis, je ne vois rien… » Elle est optimiste. Elle affirme que la mort n’est pas une fin, mais « le début de tout ». Dans ce texte, il imagine qu’au bout du chemin, il retrouvera ceux qui lui manquent tant, et notamment Sébastien. C’est une chanson d’espoir, le témoignage d’un homme qui a choisi, malgré tout, de rester du côté de la lumière. Car s’il donne du bonheur aux autres, c’est aussi, dit-il, « le seul moyen que j’ai trouvé de me faire du bien ». Ses spectacles valent une psychanalyse. Dans une époque compliquée, il veut continuer à offrir de l’émerveillement, à maintenir chez les gens « l’âme d’enfant qui est essentielle ».

Cette tournée du Plus Grand Cabaret du monde, trois ans après son départ de la télévision, n’est pas une revanche. C’est un retour à l’essentiel : un désir de partager du rêve, de rendre aux spectateurs un peu de cette magie qui l’a sauvé lui-même. Un saltimbanque qui avance, malgré les blessures, avec le sourire comme armure et la scène comme refuge. Dans ce portrait se dessine l’image d’un homme debout, qui a choisi de transformer ses plaies en spectacle, ses larmes en éclats de rire, et ses fantômes en chansons.