Dans le petit quartier de Bamboka, là où la poussière des chemins de terre se mêle à la sueur des travailleurs acharnés, vivait Mama Ruth. Veuve depuis quatre ans, cette femme à la douceur infinie survivait grâce à un labeur ingrat : laver le linge des familles aisées du voisinage. Ses mains, ridées et blanchies par l’eau savonneuse, étaient le témoignage vivant de son dévouement pour sa fille unique, Sandra. À 24 ans, Sandra était d’une beauté saisissante, mais son cœur était dévoré par une ambition sombre et un mépris grandissant pour la misère qui l’entourait.

Le point de rupture se produisit un midi ensoleillé sur le chemin de l’université. Mama Ruth, poussée par son amour maternel, avait marché deux heures sous un soleil de plomb pour apporter à sa fille un plat de riz au poisson séché. Devant les rires moqueurs et les commentaires acerbes de ses camarades de classe, qui prenaient Mama Ruth pour une simple « bonne », Sandra fut submergée par la honte. Au lieu de remercier sa mère, elle l’ignora, laissa le panier sur un banc et tourna les talons. Ce silence fut le premier clou du cercueil de leur relation.

Blessée, Mama Ruth rentra chez elle en pleurant, priant pour que sa fille retrouve la raison. Mais dans l’esprit de Sandra, la graine du mal avait déjà germé. Elle ne voulait plus de cette vie de privations. Errant près du vieux cimetière de Combila, elle fit la rencontre d’un personnage sinistre : Maître Odan. Cet homme mystérieux, enveloppé dans l’obscurité, lui proposa ce dont elle rêvait tant : une richesse colossale, la gloire et le respect. Mais le prix exigé était terrifiant : un être de chair lié à elle par le sang, quelqu’un qui l’aimait inconditionnellement.

Poussée par une haine froide envers la pauvreté, Sandra choisit de sacrifier sa propre mère. « Elle ne sert à rien, j’ai honte d’être sa fille », déclara-t-elle pour sceller le pacte. Sous la direction d’Odan, elle s’introduisit de nuit dans la maison familiale et trancha une mèche de cheveux de sa mère endormie, un fragment d’âme destiné à un rituel occulte.

Dès le lendemain, la malédiction frappa. Mama Ruth se réveilla paralysée, les jambes clouées au sol. Au lieu de l’aider, Sandra l’accabla de reproches, affirmant qu’elle ne serait pas son infirmière et qu’elle avait une vie à construire. Quelques heures plus tard, Mama Ruth rendait son dernier soupir dans une solitude atroce.

Le succès ne se fit pas attendre. Sandra devint une entrepreneuse de mode célèbre, collectionnant les couvertures de magazines, les voitures de luxe et les invitations aux soirées les plus prestigieuses de la capitale. Elle affichait son triomphe avec arrogance, allant jusqu’à porter une robe rouge provocante lors de l’enterrement de sa mère, où elle déclara publiquement l’avoir sacrifiée pour « marcher vers la lumière ».

Cependant, l’or acquis par le sang a un prix caché. Très vite, les nuits de Sandra se transformèrent en cauchemars éveillés. Le spectre de Mama Ruth, drapé dans son pagne de deuil et les yeux cavés, commença à hanter son luxueux appartement. Les murs résonnaient de grattements sinistres et de murmures accusateurs : « Tu m’as vendu, ma fille ». Malgré ses tentatives pour conjurer le sort auprès de guérisseurs, la terre réclamait sa dette.

L’épilogue de cette ascension fulgurante se joua une nuit d’orage au cimetière de Combila. Tentant de supplier Maître Odan de faire cesser les apparitions, Sandra vit la terre se fendre sous ses pieds. Une main noire et crevassée — celle de sa mère — surgit de la fosse pour saisir sa cheville. Malgré ses cris et ses supplications, la jeune femme fut inexorablement entraînée dans les profondeurs de la terre rouge, là où la richesse et la vanité n’ont plus de cours.

Au matin, les habitants découvrirent une nouvelle tombe anonyme à côté de celle de Mama Ruth. Un message mystérieux y était inscrit, rappelant à tous que si l’on peut acheter le monde avec le mal, on ne peut jamais racheter le pardon d’une mère trahie. Le sang qu’on sacrifie finit toujours par réclamer justice, transformant les rêves dorés en tombeaux éternels.