Florent Pagny, derrière ses lunettes teintées et son allure de chanteur insaisissable, cache une fragilité qu’il assume sans détour : même après trente ans de carrière, à cinquante-six ans passés, il avoue être toujours gagné par le trac avant de monter sur scène. « Il faut se jeter dans le vide », confie-t-il, en répétant ses exercices vocaux pour chauffer ses cordes et apaiser son stress. Ce soir-là, ils sont plus de 4 200 spectateurs à l’attendre, impatients de retrouver l’artiste à la voix puissante et au charisme intact. Les lunettes, dit-il, sont un masque et une protection, un filtre contre le temps qui passe mais aussi contre les regards qui pourraient le déstabiliser. Derrière ce paravent, Florent Pagny s’autorise à rester concentré et à vivre pleinement sa musique.

Florent Pagny ouvre les portes de son quotidien en tournée

Son retour sur scène s’accompagne d’un album ambitieux, dans lequel il a choisi de se réinventer en collaborant avec des artistes d’une nouvelle génération, comme Maître Gims. L’idée est claire : élargir son public et toucher les jeunes, sans trahir son identité. Mais si l’artiste fait l’actualité musicale, il attire aussi les projecteurs pour une raison plus polémique : une déclaration fracassante au journal Le Parisien, où il confiait vouloir s’installer au Portugal « pour des vraies raisons fiscales ».

L’annonce fait grand bruit. Florent Pagny, connu pour son franc-parler, n’a jamais caché son rapport complexe avec le fisc français. Déjà en 2003, il avait fait l’objet d’un redressement fiscal retentissant, ponctué de saisies et d’un procès. Sa réponse fut un tube cinglant : Ma liberté de penser, chanson devenue culte, qui dénonçait de façon ironique et impertinente les contrôleurs des impôts. L’album s’était écoulé à plus d’un million d’exemplaires, lui permettant de payer amendes et dettes, tout en confortant son image de provocateur insoumis.

Dans ses explications sur le Portugal, il souligne les avantages fiscaux qui l’attirent : pas de droits de succession, pas d’impôt sur la fortune, et surtout une exonération de dix ans sur les royalties venues du monde entier. Un argument imparable pour un chanteur dont les ventes et les diffusions restent internationales. Mais très vite, face à la polémique, il nuance ses propos sur scène, se présentant comme un « citoyen du monde », toujours en mouvement entre la France, l’Argentine et les États-Unis.

“Dans un état un peu bizarre…” : Florent Pagny revient sur le tournage de  la finale de The Voice en 2022, alors qu'il était sous chimio

Derrière les polémiques se cache un homme aux origines modestes. Né en Bourgogne dans une famille simple – un père ébéniste, une mère secrétaire passionnée d’opéra –, il grandit entouré de ses frères et sœurs avant de s’installer en Haute-Savoie. À Bonneville, petite ville de 10 000 habitants, il se fait remarquer dès l’adolescence en chantant Sardou ou Luis Mariano dans les bals locaux. L’enfant turbulent, peu assidu à l’école, trouve dans la chanson un espace où il capte enfin l’attention et l’admiration des autres. À quinze ans, il quitte définitivement les bancs de l’école pour tenter sa chance à Paris.

Les débuts sont rudes : petits rôles de figurant, nuits passées à l’armée du salut, petits boulots pour survivre. Il faudra attendre 1988 et son premier 45 tours pour qu’il sorte de la galère. Sa carrière décolle vite, mais la vie privée lui réserve ses tourments. Sa relation très médiatisée avec Vanessa Paradis, commencée alors qu’elle était encore adolescente, se termine abruptement, le plongeant dans une période de déprime et de traversée du désert.

La renaissance viendra de l’amour, encore une fois. En 1993, il rencontre Azucena Caamaño, mannequin argentin, qui deviendra son épouse et la mère de ses deux enfants. Leur couple, solide et discret, traverse les années sans éclats médiatiques. Ensemble, ils partagent une vie nomade entre la France, Miami et surtout l’Argentine, où ils possèdent une immense propriété de 4 000 hectares. Là, Azucena cultive la rose musquée pour produire des cosmétiques naturels qu’elle commercialise sur Internet. Florent, associé au projet, y voit moins une affaire lucrative qu’une manière de soutenir la femme qui lui a redonné goût à la vie.

Sur scène, il ne manque jamais de lui rendre hommage. Une chanson, écrite par Lionel Florence et composée par Pascal Obispo, lui est dédiée et reste sa préférée. Chaque soir, il la chante avec une émotion intacte, rappelant que son histoire d’amour est aussi sa principale source d’inspiration. Dans un milieu où les couples stables se comptent sur les doigts d’une main, leur union de plus de vingt-cinq ans force le respect et alimente la légende de l’artiste.

Florent Pagny assume son rapport décomplexé à l’argent, aime les bonnes tables, fréquente des chefs étoilés, et ne cache pas qu’il profite de ce que son succès lui permet de s’offrir. Mais il sait aussi rester fidèle et généreux. En tournée, il invite régulièrement Christophe, son chauffeur et garde du corps depuis plus de vingt ans, à partager repas et moments de complicité. À ses côtés, l’homme d’affaires, le provocateur et le chanteur se révèle aussi en ami loyal, attaché aux siens.

Qu’on l’admire ou qu’on le critique, Florent Pagny demeure un personnage à part : franc, entier, insoumis. Capable de provoquer une tempête médiatique par une simple phrase sur ses impôts, mais aussi d’émouvoir une salle entière par la force brute de sa voix. Lui qui n’a jamais passé le bac, décoré citoyen d’honneur dans sa ville d’enfance, incarne un parcours hors norme : celui d’un gamin turbulent devenu l’un des chanteurs les plus populaires de France, fort de quinze disques d’or et d’une carrière sans cesse renouvelée.