Le 7 mai 2011, une nouvelle glaçante secoua discrètement mais profondément le monde feutré de la haute société européenne : Gunter Sachs, l’un des derniers grands playboys du XXᵉ siècle, s’était donné la mort dans son chalet de Gstaad. Pas d’accident, pas de lente agonie face à une maladie incurable officiellement confirmée, mais un geste précis, silencieux, presque théâtral : un coup de feu, choisi et assumé. Ce départ, qui aurait pu déclencher une avalanche de réactions, ne suscita qu’un murmure. Quelques brèves dans la presse, un communiqué laconique de Brigitte Bardot, une poignée de mots retenus de ses proches – puis plus rien. Comme si l’on avait décidé collectivement d’éteindre la lumière sur un homme qui, sa vie durant, avait tout fait pour la projeter sur lui.

Mais qui était donc Gunter Sachs ? Pour comprendre son dernier acte, il faut plonger dans la trajectoire d’un héritier né en 1932 à Mainberg, dans une famille où l’argent ne manquait pas mais où l’affection se faisait rare. Son père, Willy Sachs, grand industriel, s’était compromis avec le régime nazi ; sa mère, Elenore von Opel, descendait de la dynastie automobile. Le jeune Gunter grandit dans un univers de châteaux, de domestiques et de protocoles. Pourtant, derrière les dorures, l’enfant manquait de chaleur. L’autorité paternelle et la distance maternelle laissèrent des traces profondes. Lorsqu’il perdit son père à l’âge de vingt-six ans, il comprit douloureusement que ni le pouvoir ni la fortune ne pouvaient combler la solitude intime.
De cette blessure naquit une quête qui allait définir toute son existence : la recherche du sens, de la beauté, de l’intensité. Il trouva d’abord ces réponses dans l’excès et l’éclat. Dans les années 1960, il incarna l’image même du dandy : yachts, Rolls-Royce, nuits blanches à Saint-Tropez, fêtes extravagantes avec Andy Warhol ou Salvador Dalí. Les photographes l’adoraient, les magazines en firent un symbole de liberté et de séduction. Mais derrière le champagne et les paillettes, il y avait un homme tourmenté, avide d’amour sincère et incapable de se contenter de la superficialité.
La rencontre avec Brigitte Bardot fut un tournant. Elle, l’icône sensuelle et rebelle de la France, il, l’héritier élégant et passionné. Leur idylle fit rêver l’Europe entière, surtout lorsque Sachs fit tomber des milliers de roses rouges d’un hélicoptère sur la villa de la star. En juillet 1966, leur mariage fit la une de tous les journaux. Mais cette union flamboyante était vouée à l’implosion. Trop d’intensité, trop de jalousie, trop d’attentes irréalisables. Un an plus tard, ils se séparaient. Pour Bardot, ce fut un effondrement émotionnel ; pour Sachs, une blessure silencieuse qu’il n’avoua jamais. Il comprit alors que la passion pouvait détruire aussi sûrement qu’elle exalte.

Après ce séisme sentimental, Sachs s’éloigna du tumulte médiatique. Moins de fêtes tapageuses, plus de temps consacré à la photographie, à l’art et à la réflexion. Dans les années 1970 et 1980, il se construisit une réputation de collectionneur éclairé, organisant des expositions reconnues à Zurich, Londres ou Paris. Il collectionna Warhol, Yves Klein, Dalí, mais pas seulement par goût du prestige : pour lui, l’art était une voie vers la transcendance, une tentative de comprendre le mystère du monde. Ses amis racontent qu’il passait des nuits entières à méditer sur l’astrologie, la numérologie, ou sur ce qu’il appelait la « logique du hasard ». Derrière l’esthète raffiné se cachait un chercheur inquiet, presque mystique.
Cette quête intérieure avait son revers. Elle l’entraîna dans des abîmes de mélancolie. Alors que la société s’ouvrait au vacarme de la mondialisation et du numérique, Sachs se sentait étranger. L’univers discret et sélectif de la jet-set perdait de sa magie ; internet banalisait ce qui autrefois semblait inaccessible. Dans ses notes, il écrivit un jour : « Le monde gronde, mais je n’entends plus qu’un écho. » Peu à peu, il choisit le retrait. Plus d’interviews, plus d’apparitions, seulement le silence.
En 2011, ce silence se fit définitif. Dans une lettre rédigée avec une sobriété glaciale, il évoqua les premiers signes d’une maladie neurodégénérative, probablement Alzheimer. Pour un homme obsédé par la maîtrise, par l’élégance et par la dignité, l’idée de finir dans la dépendance et l’oubli était inacceptable. Mais ce document, jamais publié intégralement, laissa planer le doute. Était-ce vraiment la maladie qui le poussait vers la sortie ? Ou bien une fatigue plus profonde, nourrie par la conviction que sa place n’existait plus dans un monde qui avait cessé de lui ressembler ?

Le 7 mai, dans son chalet de Gstaad, il mit en scène son dernier acte comme on signe une œuvre. Un geste net, sans pathos, sans tumulte. Le lendemain, les journaux relayèrent l’information avec une étonnante retenue. Pas de grands débats, pas d’émissions spéciales, seulement des articles sobres, vite effacés par d’autres actualités. Brigitte Bardot elle-même se contenta d’une phrase : « Je suis bouleversée, mais pas surprise. » Une réaction qui en disait long sur le poids du non-dit.
Aujourd’hui, plus d’une décennie après sa mort, Gunter Sachs reste un mystère. On se souvient du playboy flamboyant, du mari de Bardot, du collectionneur mondain. Mais derrière ces clichés se dessine un homme en tension permanente entre apparence et profondeur, contrôle et désir d’abandon, éclat public et solitude intime. Son suicide n’a pas seulement clos un destin, il a aussi révélé la fragilité d’une époque révolue, celle où le luxe et l’élégance masquaient mal les blessures secrètes.
Peut-être est-ce cela, finalement, son héritage : nous rappeler que le vernis du succès ne protège pas des fêlures de l’âme, que la beauté n’annule pas la douleur, et qu’un geste de silence peut parfois résonner plus fort que toutes les fêtes du monde.
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