Il arrive parfois qu’un livre, plus qu’une simple œuvre littéraire, devienne une véritable onde de choc, soulevant débats, critiques et incompréhensions. Lorsque cet écrivain – dont la plume se nourrit autant de ses blessures que de ses émerveillements – publia son ouvrage revenant sur la naissance de son fils, le scandale fut à la hauteur des silences brisés. Ce récit intime, presque cru, dévoilait les fissures d’une paternité vécue entre la tendresse maladroite, les absences imposées et une quête éperdue de reconnaissance. Pour certains lecteurs, l’auteur avait osé trop dire ; pour d’autres, il n’avait fait que mettre des mots sur une vérité universelle : la difficulté d’aimer simplement, sans fardeau, lorsqu’on est soi-même encombré d’un passé tumultueux.

Nicolas CHARRIER (OSLO, CASTRES) - Copains d'avant

Interrogé sur la relation avec son fils, il répondit avec une sincérité désarmante : « Pourquoi ça irait mieux ? Ça va bien. » Une réponse qui peut sembler laconique, mais qui traduit une certaine pudeur. Car derrière cette apparente distance se cache une réalité nuancée : celle de liens faits de rapprochements timides, de tensions inévitables, mais aussi d’une affection souterraine qui ne demande qu’à s’exprimer. L’auteur le reconnaît lui-même, il a connu des « moments de tirage », des tensions qui naissent inévitablement lorsque la famille n’est pas un havre paisible mais un champ de batailles anciennes.

Il admet volontiers avoir toujours accordé à la vie familiale une importance « un peu plus que la moyenne ». Ce besoin viscéral de clan, de chaleur et d’ancrage, il l’a ressenti comme un moteur et parfois comme un poids. Pourtant, la vie a décidé autrement. Aujourd’hui, son fils vit en Norvège, lui est resté en France, et les occasions de se voir sont rarissimes. De ce fait, leur relation se vit davantage dans le manque que dans le partage quotidien.

Cette distance géographique s’ajoute à une distance linguistique : les petits-enfants parlent à peine le français. L’auteur confie qu’il n’a rencontré ses petites-filles qu’une seule fois. Ce souvenir unique demeure comme une photographie figée : des enfants qu’il trouve belles, adorables, mais étrangères dans la langue, dans les habitudes, presque dans la culture. Pourtant, malgré ces obstacles, il répète qu’il les aime beaucoup. C’est là que réside le paradoxe : une affection sincère mais privée d’occasions concrètes de s’exprimer, comme un jardin qu’on chérit mais qu’on ne peut jamais arroser.

Brigitte Bardot et son fils Nicolas : "Je m'en fous, je ne veux plus le  voir" - Elle

Derrière ces mots affleure une question plus vaste : qu’est-ce qu’être père, qu’est-ce qu’être grand-père, lorsque le temps, l’espace et les choix de vie érigent des murs invisibles ? Peut-on vraiment réparer ce qui n’a pas été construit ensemble ? L’auteur semble répondre à sa manière, sans chercher à embellir la vérité. Il dit ce qui est, sans faux-semblants.

À cette mélancolie familiale se superpose une autre vérité, plus intime encore : celle de la solitude. Il avoue ne pas redouter la compagnie de soi-même. De minuit à six heures du matin, quand le silence se fait dense et que l’agitation du monde s’éteint, il aime cette solitude presque complice. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, il ne la vit pas comme une souffrance mais comme une respiration nécessaire. « J’aime bien être seul », répète-t-il.

Et pourtant, la solitude n’est jamais tout à fait neutre. Elle oscille entre refuge et isolement. Pour lui, elle est une manière d’échapper à ce qu’il appelle « l’emmerdement », c’est-à-dire la superficialité des relations forcées, les conversations creuses, la présence imposée de ceux qui ne comprennent pas. Cette solitude choisie lui permet d’écrire, de se souvenir, de penser sans contrainte. Elle devient presque un luxe, un privilège que d’autres fuiraient mais qu’il recherche avec avidité.

Mais le lecteur attentif sent bien qu’au fond de cette revendication se cache une blessure plus ancienne. Car on ne se satisfait jamais totalement de la distance avec ceux que l’on aime. On apprend à la rationaliser, à la justifier, mais la nostalgie n’est jamais loin. Cet homme, qui dit préférer être seul, avoue dans le même souffle aimer ses petites-filles qu’il n’a pourtant vues qu’une fois. Cette contradiction est en réalité le cœur de son témoignage : l’amour existe, profond et sincère, mais il se heurte aux frontières de la vie, aux non-dits, aux absences et aux erreurs du passé.

Nicolas-Jacques Charrier : l'enfant du scandale devenu père de famille  discret - Marie Claire

Ainsi, son récit est moins celui d’un scandale que celui d’une humanité brute. Oui, le livre avait choqué, car il osait exposer les failles d’un père devant le regard public. Mais à travers ce scandale, se révélait une vérité universelle : aucun lien familial n’est linéaire. Les relations entre parents et enfants se tissent avec des fils de lumière et des fils d’ombre. Elles demandent du temps, de la patience, parfois de la distance. Elles survivent aux silences, aux disputes, aux continents qui séparent, et parfois, elles se contentent de quelques rencontres fugaces pour rappeler que l’amour est toujours là, en filigrane.

Ce témoignage, loin d’être un règlement de comptes, est donc une réflexion sur la fragilité des liens humains. Il raconte l’imperfection de la famille, le rôle ambivalent de la solitude, et la façon dont un homme cherche à se réconcilier avec ses propres choix. Peut-être n’y a-t-il pas de conclusion définitive, pas de réconciliation miraculeuse. Mais il y a une vérité simple, dite sans fard : malgré la distance, malgré les manques, malgré la solitude, il aime. Et c’est peut-être cela, au fond, qui sauve tout.