À 90 ans, Pierre Perret n’a rien perdu de sa verve ni de son indépendance. L’homme que la France entière connaît pour ses refrains malicieux – Le Zizi, Lily, La Cage aux oiseaux – occupe toujours une place à part dans le paysage de la chanson. Depuis plus de soixante ans, il a choisi un ton singulier : parfois tendre et poétique, parfois mordant et satirique, toujours fidèle à cette manière bien à lui de ciseler la langue française. Son humour potache et sa plume acerbe ont traversé les époques, provoquant tantôt des éclats de rire, tantôt des débats passionnés. Et son dernier titre, Paris saccagé, n’a pas échappé à la règle.

Dans cette chanson sortie récemment, le chanteur dépeint une capitale qu’il juge méconnaissable : encombrée de travaux, envahie par la saleté, étouffée par les embouteillages et transformée par les décisions politiques de la mairie. On y lit, entre les lignes, une critique directe de la gestion d’Anne Hidalgo. La réaction du public ne s’est pas fait attendre : d’un côté, des voix outrées dénonçant une caricature excessive ; de l’autre, de nombreux Parisiens applaudissant un constat qu’ils estiment fidèle à leur quotidien. Une fois encore, Pierre Perret a réussi à déclencher une tempête médiatique en quelques rimes bien senties.

Mais derrière cette actualité vive, derrière ce coup d’éclat qui confirme l’agilité intacte de son esprit, se cache une réalité beaucoup plus douloureuse. Car si l’artiste continue de faire sourire et réfléchir des générations entières, sa vie intime est marquée par une fracture familiale qu’il n’a jamais totalement surmontée. Depuis plusieurs années, Pierre Perret vit en froid avec ses enfants et surtout avec ses petits-enfants. Une blessure profonde, presque taboue, qu’il a toutefois évoquée à plusieurs reprises, avec pudeur mais sans détour.

Pierre Perret. La porte vers la liberté" : un poète à la bouille de gamin

En 2019, dans un entretien accordé à Gala, il avait lâché une confession qui en avait ému plus d’un : il n’a plus aucun contact avec ses petits-enfants, aujourd’hui adultes, dispersés aux quatre coins du monde. « Je ne peux pas les obliger », expliquait-il, la voix teintée d’une tristesse retenue. Ces mots révélaient la solitude d’un homme habitué à recevoir l’amour du public mais qui, dans l’intimité, se sentait privé du lien le plus naturel qui soit : celui entre un grand-père et sa descendance. Pire encore, il avouait ignorer s’il était déjà devenu arrière-grand-père, preuve de la distance abyssale qui le sépare désormais de sa famille proche.

Quelques mois plus tard, invité dans L’Instant de Luxe de Jordan De Luxe, il acceptait une nouvelle fois d’aborder le sujet. Mais fidèle à son tempérament pudique, il refusait d’entrer dans les détails. Il ne voulait ni accuser ni expliquer longuement, se contentant de suggérer une hypothèse : être l’enfant ou le petit-enfant d’une célébrité n’est pas une position simple à vivre. Les regards extérieurs, la curiosité, les jugements constants peuvent peser sur une vie. Cette pression, disait-il, a peut-être contribué à l’éloignement. Peut-être, mais sans doute pas seulement. Car derrière ces mots, on devinait un silence volontaire, une volonté de protéger les siens malgré le chagrin.

Cette réserve illustre bien ce qu’est Pierre Perret dans la sphère privée : un homme discret, pudique, presque secret. S’il aime partager ses chansons, ses souvenirs d’atelier d’écriture, ses combats pour la langue française ou ses coups de gueule sur l’évolution de la société, il n’aime pas exposer ceux qui lui sont chers. « Je n’aime pas parler d’eux, et eux non plus n’aiment pas cela », résumait-il. Une forme de dignité, peut-être, qui consiste à préserver ses proches, même si cette protection se paye d’un silence douloureux.

À 88 ans, une telle rupture familiale prend une dimension tragique. Les années qui passent rappellent à chacun la fragilité du temps, et pour un homme de son âge, l’idée de la réconciliation devient sans doute un souhait profond. Être acclamé par des milliers de spectateurs et sentir pourtant le vide à sa propre table familiale, c’est une contradiction cruelle. L’histoire de Pierre Perret le prouve : la notoriété, aussi immense soit-elle, n’immunise pas contre les blessures du cœur.

Pierre Perret is experiencing a real family drama - YouTube

Certains spéculent sur les raisons précises de cette brouille : conflits anciens, divergences d’opinion, rancunes accumulées ou peut-être des différends liés à des questions matérielles. Mais lui-même a toujours refusé d’alimenter ces hypothèses. Au fond, ce qui compte n’est pas tant le pourquoi que le constat : l’homme qui a mis en musique les rires et les rêves de plusieurs générations est aujourd’hui meurtri par une solitude familiale qu’il n’a pas choisie.

Pourtant, malgré ce chagrin, Pierre Perret conserve une lucidité désarmante. Il continue d’écrire, de chanter, de commenter le monde avec un humour qui n’a rien perdu de sa vigueur. Son regard sur la société est intact, son esprit frondeur aussi. Sur scène ou dans les médias, il apparaît encore comme ce troubadour espiègle, bon vivant et amoureux des mots. Mais derrière les projecteurs, il porte une blessure intime qu’il assume avec discrétion, presque en silence.

En définitive, le portrait de Pierre Perret aujourd’hui est celui d’un contraste saisissant : un artiste libre, respecté, célébré, toujours capable de provoquer des débats en chanson ; et en même temps, un homme pudique, blessé par une absence d’affection familiale. Ses admirateurs continueront de fredonner ses refrains populaires, de sourire à ses calembours, de méditer sur ses textes plus graves. Mais désormais, ils savent aussi qu’au-delà du poète rieur, se cache un vieil homme en quête de réconciliation.

À l’heure où il parle parfois de « son grand départ » avec humour, il ne fait guère de doute que son souhait le plus intime n’est pas une nouvelle chanson satirique ni un hommage public, mais simplement de retrouver un sourire, un geste, une main tendue de la part de ses enfants ou de ses petits-enfants. Avant de tirer sa révérence, Pierre Perret rêve sans doute d’une paix familiale, discrète et sincère, qui lui rendrait cette chaleur qu’aucun applaudissement ne peut remplacer.