Steven Englund fut l’un de ces rares historiens qui, par la rigueur de leur travail et la finesse de leur regard, parviennent à marquer durablement le paysage intellectuel et culturel d’une époque. Né en 1945 aux États-Unis, il se passionna très tôt pour l’histoire et, plus particulièrement, pour les grandes figures qui avaient façonné l’Europe moderne.

A Monaco, Albert, Caroline et Stéphanie réunis en l'honneur de Grace

Parmi elles, Napoléon Bonaparte occupa une place centrale dans sa recherche et dans sa vie. Englund ne se contenta pas de raconter l’histoire de l’Empereur à travers les batailles, les conquêtes et les revers. Il chercha, avec une rare perspicacité, à comprendre l’homme derrière le mythe, à analyser ses choix politiques autant que ses contradictions intérieures, à saisir ses ambitions comme ses fragilités.

De longues années de recherches, d’archives et d’écriture aboutirent à la publication de son maître-livre, Napoléon : une biographie politique et psychologique, paru en 2004 simultanément en France et aux États-Unis. L’ouvrage fit sensation : par son ampleur, sa profondeur et la clarté de son style, il devint rapidement une référence, salué aussi bien par les spécialistes que par le grand public.

Mais la renommée de Steven Englund ne s’arrêta pas aux cercles académiques. L’homme, derrière l’intellectuel, cultivait une sensibilité et une discrétion qui lui valurent l’amitié de figures prestigieuses, notamment au sein de la Principauté de Monaco. C’est là qu’il entretint, durant de longues années, une relation de proximité et de confiance avec la princesse Grace.

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Cette dernière, star hollywoodienne devenue icône princière, trouvait auprès de lui une oreille attentive, un conseiller cultivé mais aussi un ami fidèle, capable d’écouter sans juger et de comprendre sans jamais trahir la confidentialité de leurs échanges. L’accident tragique qui coûta la vie à la princesse en 1981 marqua profondément l’historien. Englund resta néanmoins proche de la famille princière, en particulier des enfants de Grace, qu’il avait vus grandir et auxquels il était très attaché. On raconte qu’il se rendait régulièrement au palais, non en courtisan, mais en ami sincère, apprécié pour sa bienveillance et son intelligence.

Cette double vie – celle de l’universitaire rigoureux et celle de l’ami intime de l’une des familles royales les plus médiatisées d’Europe – témoigne de la richesse et de la complexité d’un homme qui refusait les cases toutes faites. Englund était avant tout un passionné de vérité : vérité historique, vérité humaine, vérité intérieure. Son approche de Napoléon n’était pas celle du panégyriste ou du détracteur, mais celle du chercheur soucieux de justice. Il voulait comprendre comment un jeune général corse avait pu devenir l’Empereur des Français, mais aussi pourquoi ce même homme avait fini par provoquer autant d’admiration que de rejet. Son livre de 2004 analysait les ressorts psychologiques de Napoléon : son rapport au pouvoir, son besoin de contrôle, sa vision d’une Europe réorganisée autour de principes nouveaux, mais aussi ses doutes, ses colères et ses contradictions.

Ce regard sur Napoléon, Steven Englund l’expliquait parfois comme un miroir de sa propre quête. Lui aussi cherchait à comprendre ce que signifiait diriger, influencer, laisser une trace. Bien qu’il ne fût pas un homme de pouvoir, il avait conscience du poids des idées et de la mémoire collective. Pour lui, l’histoire n’était pas un simple récit figé, mais une manière de donner du sens au présent. Ses étudiants et ses lecteurs appréciaient cette pédagogie vivante, faite de comparaisons éclairantes et d’analyses profondes.

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Les dernières années de sa vie furent assombries par la maladie. Atteint d’un cancer qu’il savait incurable, Steven Englund affronta cette épreuve avec courage et lucidité. À 80 ans, il avait déjà derrière lui une existence riche, marquée par les livres, les voyages, les amitiés et les confidences partagées. Ceux qui l’ont connu disent qu’il gardait jusqu’au bout son humour discret et son regard vif. Il parlait de la mort sans pathos, avec une sérénité mêlée de mélancolie, comme s’il considérait cette étape comme une partie intégrante de la grande aventure humaine qu’il avait toujours cherché à comprendre.

Sa disparition, en septembre 2025, a suscité une vive émotion non seulement parmi les historiens, mais aussi dans les cercles monégasques où son souvenir reste attaché à celui de la princesse Grace. Pour le prince Albert comme pour ses sœurs Caroline et Stéphanie, Steven Englund n’était pas seulement un historien de renom, mais un compagnon de route, un témoin discret de leurs joies et de leurs drames familiaux. Il incarnait cette rare capacité à unir le savoir et l’humanité, la rigueur et la chaleur.

Aujourd’hui, alors que l’on relit ses pages sur Napoléon ou que l’on se remémore ses conversations empreintes de sagesse, on mesure mieux l’héritage qu’il laisse. Steven Englund fut un passeur de mémoire, un homme qui sut transformer sa passion pour l’histoire en un outil de compréhension du monde et des êtres. Sa vie témoigne d’une conviction forte : l’histoire n’appartient pas seulement aux manuels ou aux musées, elle vit dans nos choix, nos amitiés et nos fidélités. En ce sens, il restera, bien au-delà des bibliothèques, dans la mémoire de ceux qui eurent le privilège de croiser sa route.