Charlotte d’Ornellas : «Tous les sujets ont été braqués par réflexe  idéologique»

L’affaire Jeffrey Epstein, loin d’être un chapitre clos de l’histoire judiciaire américaine, revient au-devant de la scène mondiale avec une violence renouvelée. Le scandale, qui a déjà coûté leur carrière et leur honneur à de nombreuses figures de la politique, des médias et de la royauté, menace désormais de déstabiliser l’establishment français. La raison de cette nouvelle onde de choc : le nom de l’ancien ministre de la Culture, Jack Lang, désormais associé au réseau criminel du milliardaire, suite à la révélation d’un échange par courriel particulièrement troublant.

L’analyse incisive de Charlotte d’Ornellas souligne l’imminence d’une publication de documents qui pourrait bien redessiner la carte des puissants compromis. Alors que la pression monte sur l’ancien ministre, la France se retrouve aspirée dans une affaire qui dépasse les frontières, soulevant des questions essentielles sur la complicité, l’indifférence, et surtout, l’impunité d’une certaine élite face à l’horreur.

Le « Décret de Transparence » : Un Jugement International Imminent

La relance spectaculaire de l’affaire n’est pas le fruit du hasard, mais l’aboutissement d’un processus législatif américain. Le 19 novembre dernier, les deux chambres du Congrès ont voté à l’unanimité (moins une voix) une loi surnommée le « décret de transparence des documents Epstein ». Ce décret force la justice américaine à publier l’intégralité des dossiers judiciaires de l’affaire Jeffrey Epstein le 19 décembre prochain.

Ces documents comprennent tous les échanges, les actes d’enquête, les courriels récupérés, et promettent de nouvelles révélations longtemps attendues par les victimes, leurs avocats et leurs soutiens. Mais cette publication est tout autant redoutée par ceux dont les noms pourraient apparaître, qu’ils aient été amis, complices, ou simplement coupables d’une « forte indifférence » face aux activités criminelles d’Epstein.

Ce qui rend ce décret particulièrement puissant et menaçant pour les figures publiques internationales, c’est l’exclusion explicite, dans le texte même, de toute protection pour l’embarras ou la réputation : la loi écarte les préoccupations, je cite, « d’embarras, d’atteinte à la réputation ou de sensibilité politique, y compris à l’égard de tout fonctionnaire, personnalité publique ou dignitaire étranger ».

Cette clause envoie un signal fort : aucune puissance, aucune notoriété, ne sera épargnée par la vérité. C’est sous l’égide de cette transparence forcée que le nom de Jack Lang est remonté à la surface.

La Tragédie Judiciaire d’Epstein : Un Accord Secret et Cléments

Pour comprendre l’ampleur du scandale qui s’apprête à éclater, il est nécessaire de se remémorer le parcours judiciaire de Jeffrey Epstein. L’histoire se joue en deux temps. Initialement, en 2005, une enquête de la police de Palm Beach, Floride, est ouverte suite à la plainte des parents d’une adolescente de 14 ans. L’enquête fédérale identifie au moins 36 victimes.

Pourtant, en 2008, l’affaire aboutit à un accord de non-poursuite négocié secrètement par le procureur fédéral Alex Acosta. Epstein échappe aux poursuites fédérales en plaidant coupable devant une juridiction de Floride pour des délits mineurs de proxénétisme et racolage. Sa condamnation : enregistrement comme délinquant sexuel et 18 mois de détention, dont il ne passera qu’environ 13 mois avec un régime de faveur lui permettant de « sortir de prison presque tous les jours pour travailler ».

Cet accord, massivement critiqué, a été révélé par l’enquête du Miami Herald comme « exceptionnellement clément » et dissimulé aux victimes, violant la loi sur leurs droits. La justice fédérale de New York, sous la pression, relance finalement les poursuites en 2019 pour trafic sexuel de mineurs. Arrêté en juillet 2019, Epstein est retrouvé mort dans sa cellule le 10 août 2019, officiellement par suicide.

L’ombre de cette affaire plane depuis des années sur l’élite mondiale. Le réseau d’Epstein, fait de relations politiques, médiatiques et de célébrités « à travers absolument le monde entier », a déjà provoqué des chutes retentissantes. On pense au grand économiste du parti démocrate et ancien ministre du Trésor de Bill Clinton qui a démissionné de toutes ses fonctions. Le prince Andrew a perdu ses titres et privilèges sur décision de la Couronne anglaise. Peter Mandelson, ambassadeur britannique, a quitté son poste dès que son nom a été évoqué.

La Distinction Cruciale entre Complicité et Indifférence

Face à l’imminence des révélations, une nuance juridique fondamentale est soulevée : la distinction entre la complicité active et la simple indifférence, qui pourrait être la porte d’entrée de poursuites pour de nombreuses personnalités.

En droit pénal, la complicité est définie comme le fait « sciemment par aide ou assistance faciliter la préparation ou la commission d’un crime ou d’un délit ». La règle de base veut que la complicité suppose un acte positif, de sorte que « la simple abstention, ne rien faire, rester spectateur, ne suffit pas en soi à caractériser la complicité ».

Cependant, l’indifférence n’est pas toujours pénalement neutre. Si la loi impose expressément d’agir, l’abstention devient une infraction spécifique. C’est le cas de la « non-assistance à personne en danger » (article 223-6 du Code pénal). Celui qui « pouvait empêcher par son acte immédiat sans danger pour lui ou les tiers un crime ou un délit contre l’intégrité corporelle et s’abstient volontairement de le faire » encourt 5 ans de prison et 75 000 € d’amende.

Cette nuance est cruciale, car elle cible potentiellement tous ceux qui, sans participer aux crimes, étaient conscients des « horreurs » de leur ami Jeffrey Epstein et n’y ont prêté aucune attention. Un recueil de messages fait pour les 50 ans d’Epstein par sa complice Ghislaine Maxwell contenait déjà des centaines de messages de célébrités, pour certains « suffisamment graveleux pour que tout le monde comprenne qu’il savait exactement à quel genre d’horreur ils se livraient ». Le reproche n’est pas seulement la participation, mais le silence et la connivence face à la pédocriminalité.

Jack Lang : Un Passé Polémique et Un Mail Accablant

L’affaire s’invite désormais en France, et c’est le nom de Jack Lang, figure emblématique de la culture française, qui est associé au scandale. Ancien ministre de la Culture (créateur de la Fête de la Musique) et de l’Éducation nationale sous François Mitterrand et Lionel Jospin, et actuel président de l’Institut du Monde Arabe, son parcours est teinté de plusieurs polémiques anciennes.

En 1977, il avait notamment signé une pétition publiée dans Le Monde demandant la clémence pour les adultes poursuivis pour relations sexuelles avec des mineurs de moins de 15 ans. Des rumeurs récurrentes de pédophilie (l’affaire du Coral dans les années 80, l’affaire au Maroc en 2011) avaient déjà donné lieu à des investigations (concluant à l’absence d’implication). Ce contexte historique, même si sans condamnation, rend l’association de son nom au dossier Epstein particulièrement inflammable.

Le lien actuel ne provient pas directement de l’enquête française, qui est distincte. En 2023, le parquet de Paris avait ouvert sa propre enquête pour viol et agression sexuelle sur mineur dans le cadre de l’affaire Epstein, soulignant les nombreux liens du milliardaire avec la France. Cette enquête a connu des développements tragiques, avec le suicide d’un patron d’agence de mannequin inculpé et détenu, et le suicide de la femme qui l’accusait, ainsi qu’Epstein et le prince Andrew. Jack Lang n’est pas impliqué dans cette enquête française.

Le nouveau scandale est en réalité le fruit d’un travail de compilation de documents déjà publics. Deux informaticiens américains ont récupéré les milliers de pages de courriels et documents déclassifiés par le Congrès, les ont structurés dans une base de données et ont créé une interface web qui imite l’apparence de Gmail. C’est dans cette base de données — et par voie de presse, notamment Le Point — qu’est apparu l’échange accablant de Jack Lang.

L’email, daté de 2018, est adressé à Jeffrey Epstein et contient ces mots : « Cher Jeffrey, notre récente conversation sur Trump était passionnante. Encore une fois, vous aviez raison. À bientôt avec mes amitiés. ».

Charlotte d'Ornellas | Ojim.fr

Le passage « Encore une fois » est une bombe médiatique. Il suggère non pas une rencontre fortuite et professionnelle, mais des échanges réguliers et de longue date, une amitié de l’ancien ministre envers le financier déjà largement suspecté.

Face à la tempête, Jack Lang affirme être « tombé des nues » et nie tout lien avec le réseau criminel, insistant sur le fait qu’Epstein était un « gigantesque chef d’affaires » à travers le monde. Cette défense classique de l’élite, qui consiste à se présenter comme la victime d’une amitié d’affaires non criminelle, est mise à mal par la récurrence suggérée par « Encore une fois ». Le mail, aussi court soit-il, témoigne d’une proximité intellectuelle et personnelle maintenue bien après que les premières rumeurs sur Epstein eurent fait le tour du monde.

Le Coût Humain de l’Omerta

Au-delà des querelles politiques et des nuances juridiques, l’onde de choc de l’affaire Epstein ne doit pas faire oublier la réalité dévastatrice du problème qu’elle révèle. Les chiffres sur la pédocriminalité en Europe sont accablants : selon le Conseil de l’Europe, environ un enfant sur cinq en Europe serait victime au cours de sa vie d’une forme de violence sexuelle. Dans 70 à 85 % des cas, l’agresseur est une personne connue de l’enfant.

Sur le volet en ligne, l’Union européenne est la principale zone d’hébergement de contenu pédosexuel dans le monde, avec les Pays-Bas ressortant comme un point névralgique de cette horreur.

Ces données rappellent que derrière chaque nom révélé, chaque échange privé, se cachent de « vraies victimes qu’il faut toujours garder à l’esprit ». L’instrumentalisation politique qui peut exister aux États-Unis, où les adversaires de Trump espèrent des révélations compromettantes et les Républicains guettent le nom de Bill Clinton, ne doit rien enlever à la réalité des faits.

La publication des dossiers américains, le 19 décembre, n’est pas seulement un événement médiatique, c’est un rendez-vous avec la vérité. Elle pose la question de savoir jusqu’à quel point l’élite mondiale a fermé les yeux, par peur, par intérêt, ou par simple « indifférence », devant les crimes les plus odieux. L’ancien ministre français est désormais au centre de cette interrogation, et l’onde de choc Jack Lang démontre que le scandale Jeffrey Epstein est bel et bien un miroir tendu à l’ensemble de nos sociétés et de nos dignitaires. Le temps du silence et des arrangements secrets semble définitivement révolu.