Michel Drucker raconte les coulisses des funérailles de Thierry Ardisson : un dernier show à l’image de « l’Homme en noir »

Très cruel", Thierry Ardisson : deux mois après sa mort, Michel Drucker  révèle tout des coulisses de ses funérailles - Public

La télévision française vit sa première rentrée sans lui. Thierry Ardisson, figure incontournable et provocatrice du paysage audiovisuel français, est décédé le 14 juillet 2025 à l’âge de 76 ans. Deux mois plus tard, son absence se fait encore sentir. Pour ses collègues, ses amis, ses admirateurs, mais aussi pour ses adversaires de plateau, il reste ce mélange unique d’ironie mordante, d’intelligence brillante et de fragilité insoupçonnée. Parmi ceux qui ont souhaité lui rendre hommage figure Michel Drucker, compagnon de route autant qu’adversaire télévisuel, qui s’est confié avec émotion lors de son émission Vivement Dimanche, diffusée le samedi 13 septembre.


Une amitié tissée d’admiration et de rivalité

Lorsque Mohamed Bouhafsi l’interroge sur ce que représentait Thierry Ardisson pour lui, Michel Drucker, 82 ans, esquisse un sourire empreint de nostalgie. « Son fond de commerce, c’était qu’il allumait tout le monde, moi compris », raconte-t-il. On se souvient des piques incessantes de « l’Homme en noir », de ses questions provocatrices, de ses déstabilisations en direct. Ardisson aimait provoquer pour mieux sonder. Mais derrière cette image soigneusement construite, Drucker assure avoir perçu autre chose : une hypersensibilité, une pudeur presque maladive.

L’animateur star de France 2 se souvient d’un moment particulièrement révélateur. « Un jour, on lui propose une émission en direct avec moi pour le 60e anniversaire du débarquement. J’accepte. Et Thierry dit : “Mais il voudra jamais, je l’allume depuis 20 ans !” Finalement, on l’a fait. Et là, j’ai découvert quelqu’un d’extrêmement sensible, un sentimental, qui était terrorisé en direct. »
Cette anecdote, racontée avec tendresse, dessine en creux un Ardisson bien différent de la caricature du provocateur cynique. Pour Drucker, l’animateur n’était pas seulement le maître des punchlines et des débats sulfureux. Il était aussi un homme fragile, conscient de ses propres failles, et profondément attaché à ceux qui l’entouraient.


Des funérailles comme un ultime spectacle

Mais ce qui a sans doute le plus marqué Michel Drucker, ce ne sont pas seulement leurs échanges passés, mais bien les obsèques de son ami-rival. Fidèle à lui-même, Thierry Ardisson avait tout planifié, orchestré jusqu’au moindre détail. Pas question pour lui de quitter la scène sans signer une dernière mise en scène. « Il y avait un conducteur. Comme pour une émission. Il avait tout prévu, les chansons, les musiques, même en dehors des prières », raconte Drucker, encore ému.

Le mot « conducteur », habituellement utilisé dans le jargon télévisuel pour désigner le déroulé précis d’une émission, prend ici une dimension symbolique. Ardisson avait transformé son enterrement en programme posthume, une dernière performance artistique où chaque séquence avait son importance. La cérémonie, loin d’être traditionnelle, s’apparentait à un show orchestré par celui qui avait toujours pensé sa vie – et désormais sa mort – comme un spectacle.

Et le clou du final restera gravé dans la mémoire des participants : au terme de la cérémonie, une voix retentit. La sienne. Glaçante, mais en même temps lumineuse. « Bonsoir, c’est Thierry Ardisson. C’était une émission. »
Un ultime adieu, à la fois ironique, théâtral et bouleversant. Une signature. Une façon de rappeler que, même dans la mort, Ardisson refusait le silence et choisissait le bruit, le style et la dramaturgie.

Mort de Thierry Ardisson : dans le documentaire d'Audrey Crespo-Mara, ce  que tout le monde a appris de bouleversant sur son cancer - Public


Une cérémonie à l’image de son parcours

Pour Michel Drucker, cette cérémonie fut d’abord un choc. Mais aussi une confirmation : Ardisson n’a jamais cessé de maîtriser son image. « C’était un personnage hors normes », dit-il. « Il avait tout anticipé. Même dans son absence, il est resté le metteur en scène. »
Le public présent ce jour-là témoigne de l’ampleur de son influence. Selon Drucker, l’affluence et la diversité des personnalités rassemblées traduisaient le rayonnement de l’homme. « Il y avait tout le monde : le monde de la télé, le monde de la pub, tous les grands patrons, celui de TF1 et celui du service public. » Des figures du petit écran, des dirigeants d’entreprise, des artistes et anonymes, tous réunis pour saluer celui qui a marqué de son empreinte la télévision française pendant près de quatre décennies.

Cette mixité, presque improbable, est sans doute la plus belle reconnaissance. Ardisson a fédéré au-delà des clivages, réussissant à séduire autant les puissants que les téléspectateurs ordinaires, et à agacer parfois tout autant les uns que les autres.


Le double visage d’Ardisson

En retraçant ses souvenirs, Drucker insiste sur cette dualité qui définissait son confrère : une façade mordante, parfois cruelle, mais derrière laquelle se cachait un immense sentimental. « Thierry, ce n’était pas le Thierry que vous connaissiez. Il pouvait être très cruel, mais c’était aussi un immense sentimental. »
Une dualité que l’on retrouvait dans ses émissions. Lunettes noires pour nuits blanches, Tout le monde en parle, Salut les Terriens !… À chaque fois, Ardisson aimait confronter, provoquer, bousculer. Mais il savait aussi tendre des passerelles, offrir une tribune à des artistes émergents, ou déstabiliser ses invités pour faire surgir une vérité plus intime.

Ce mélange de cruauté et de tendresse, de distance et d’empathie, constituait sa marque de fabrique. Et peut-être explique-t-il pourquoi ses obsèques, transformées en spectacle, n’ont surpris personne parmi ceux qui le connaissaient bien.


Une page de télévision se tourne

Avec la disparition de Thierry Ardisson, c’est une page entière de l’histoire de la télévision française qui se referme. Peu d’animateurs auront autant marqué leur époque par leur style unique. Il avait fait du noir son uniforme, du cynisme son arme, et de la télévision un théâtre où tout pouvait arriver. Sa mort, orchestrée comme un ultime numéro, confirme qu’il était avant tout un metteur en scène, même de lui-même.

Pour Michel Drucker, qui continue d’occuper le petit écran à plus de 80 ans, cette perte résonne aussi comme la fin d’une génération. Celle des animateurs qui, chacun à leur manière, ont façonné le PAF. « C’était un personnage hors normes », répète-t-il, presque comme une incantation. Un géant de la télévision, dont le dernier mot aura été un clin d’œil : C’était une émission.

Il était surnommé "L'homme en noir" : l'animateur et producteur Thierry  Ardisson est mort à l'âge de 76 ans - centrepresseaveyron.fr


Héritage et mémoire

L’absence de Thierry Ardisson se fera longtemps ressentir. Son héritage dépasse largement ses émissions. Il laisse derrière lui une manière unique de penser la télévision : impertinente, décalée, sans concession, mais toujours exigeante. En osant transgresser les codes, il a ouvert la voie à d’autres formats, d’autres animateurs, d’autres libertés.

Dans quelques années, on se souviendra peut-être moins de ses piques que de son audace. On retiendra qu’il a bousculé la télévision française, refusé la complaisance, et su transformer chaque émission en événement. Et surtout, qu’il a osé faire de ses funérailles un dernier spectacle, fidèle à l’homme de télévision qu’il était jusqu’au bout.


Thierry Ardisson n’est plus, mais il a su faire de sa disparition une continuité de son œuvre. Comme le dit Michel Drucker, bouleversé mais admiratif : « Il pouvait être cruel, mais c’était aussi un immense sentimental. »
En somme, un homme profondément humain, qui aura fait de sa vie – et de sa mort – une mise en scène mémorable.